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Au moment où la majorité de la classe politique de notre pays ne parle que d’élections et ne voit les populations que comme de potentiels électeurs, un sujet lourd étouffe le bien-être de nos concitoyens. Un sujet douloureux et pernicieux qui s’impose par son actualité et son envergure : les faux médicaments. A y voir de plus près, ce grave phénomène plombe notre économie, ronge notre société, heurte nos consciences et doit interpeller nos responsabilités… La contrefaçon de médicaments est un fléau qui tue plus de 800 mille personnes par an à travers le continent africain. Selon l’Organisation mondiale de la santé (Oms), 1% des médicaments qui circulent dans les pays développés est contrefait, mais ce ratio peut atteindre 10 à 15% dans les pays émergents et 30% dans les pays en développement.
Ce marché lucratif rapporterait, selon la Fondation Chirac, quelque 200 milliards d’euros par an pour un rendement 20 à 45 fois supérieur à celui du trafic de drogue. Les faux médicaments, avec ce sinistre bilan, deviennent un véritable fléau en Afrique en général et au Sénégal en particulier. L’Omd (Organisation mondiale des douanes) a saisi en l’espace de deux semaines 126 millions de traitements prohibés dans seize ports africains en septembre 2016. Ces importantes saisies de médicaments falsifiés ou illicites ont été réalisées lors d’opérations menées dans quelques pays cibles. Sur près de 243 conteneurs inspectés, 150 contenaient des produits non conformes, 75% venant de l’Inde et 25% de la Chine. Le Nigeria (35%) et le Bénin (26%) ressortent comme les deux principales portes d’entrée de ces produits dangereux sur le continent. Aux conséquences économiques néfastes comme la perte de recettes fiscales et la concurrence déloyale viennent s’ajouter les nombreuses conséquences sanitaires qui déstructurent notre société.
L’ingestion de ce phénomène entraîne une inondation des marchés africains avec son corollaire de nouvelles pathologies, de handicaps, le développement de résistances ainsi que les innombrables décès. Les conséquences désastreuses sur la santé publique de ces produits de la mort ne nécessitent guère d’études approfondies pour être appréhendées. Les flux de médicaments contrefaits ne faiblissent pas sur le continent, ravitaillé par des conteneurs en provenance de Chine et d’Inde principalement. Le prix souvent trop élevé des médicaments en officine ainsi que les nombreux dysfonctionnements dans la distribution, illustrés par les ruptures de stocks récurrentes dans les points de vente officiels, contraignent les patients à se tourner vers le marché parallèle des produits de la rue. Au Sénégal, la vente de faux médicaments n’est pas étrangère à l’explosion des nouveaux cancers (côlon, pancréas) et à la multiplication des cas, ni à l’évolution exponentielle des maladies chroniques telles que les hépatites et autres insuffisances rénales. Ils ont certainement grand-chose à voir dans la récurrence des maladies cardiovasculaires, avec son lot d’Avc (Accident vasculaire cérébrale). Plus généralement, les médiocres statistiques de notre système de santé peuvent être imputées en partie aux médicaments illégaux et par conséquent, notre échec à l’atteinte de l’objectif 4 des Omd (Objectifs du millénaire pour le développement) pour lequel pourtant notre pays avait identifié les gros chantiers, pris de bonnes initiatives, adopté de grandes résolutions et consenti des efforts substantiels. Parlant d’Omd et plus précisément de l’établissement de partenariats commerciaux «en coopération avec l’industrie pharmaceutique pour rendre les médicaments essentiels disponibles et abordables dans les pays en développement» (objectif numéro 8 E), il est légitime de se demander si cette dynamique n’a pas été pervertie pour servir de cheval de Troie à l’arrivée sur nos marchés de plus de médicaments contrefaits. La question mérite réflexion, tant le problème s’est aggravé. Des contraintes sont hélas toujours ailleurs.
Aujourd’hui, les vecteurs de cette gangrène sont sous nos yeux. Internet et les différents médias participent à étendre considérablement le phénomène des faux médicaments. Dans notre pays, dans une totale impunité, les populations subissent un matraquage publicitaire qui vante les qualités d’une multitude de produits miracles au principe actif douteux, à l’origine véritablement inconnue, qui soigneraient telle maladie chronique ou telle infection en quelques prises. Le danger, à ce niveau, demeure la grande attention et surtout la confiance et la considération populaire dont jouissent encore les canaux médiatiques dans nos pays, principalement la radio et la télévision. L’inertie de l’autorité est coupable. L’absence d’un dispositif législatif réellement punitif favorise le développement de ces réseaux criminels. Le laxisme des services de veille, l’étendue de la corruption et l’inefficacité des protocoles de surveillance ainsi que la porosité de nos frontières facilitent l’introduction des faux médicaments sur notre territoire. La faiblesse du pouvoir d’achat des populations demeure déterminante dans la progression du marché du faux en interne ; moins cher, ce produit est devenu dangereusement accessible. Nous avons tous l’impérieuse nécessité de nous mobiliser pour endiguer ce phénomène de santé publique qui cause encore beaucoup trop des ravages en Afrique et dans notre pays.
«Tous coupables» Oui, nous le sommes tous, mais certains plus que d’autres… La responsabilité des principaux acteurs est fortement engagée, à savoir les douanes, le ministère de la Santé et de l’action sociale, la Police nationale, les services de prévention, les associations et les organisations professionnelles (Ordre des pharmaciens et des médecins), les organes et structures paramédicaux (laboratoires et instituts) et les services d’assistance sociale. Pour rappel, la loi n° 83-71 du 5 juillet 1983, portant Code de l’hygiène, désigne la Dhp (Direction de l’hygiène publique) comme chargée de l’application de la réglementation et de la surveillance sanitaire aux frontières. Elle doit être renforcée pour jouer pleinement son rôle ou cette mission, repensée et redéfinie dans une approche plus inclusive. Afin d’être plus efficace dans ce combat contre ce fléau, l’Etat se doit d’agir à la fois sur les facteurs et sur les causes du problème. L’autorité doit en priorité : · Mettre en place un système de mesure exhaustive du phénomène ; · Redéfinir les objectifs mesurables et travailler à l’appropriation de la problématique par les personnels chargés de la lutte ; · Créer un cadre de synergie d’actions sous la forme d’un organe de coordination des acteurs de la lutte afin de : 1- Stabiliser le phénomène en donnant les informations utiles aux personnes à risques ; 2- Réduire l’ampleur du phénomène en agissant sur la baisse de la demande en s’attaquant à tout ce qui la stimule ; 3- Couper l’offre de médicaments de contrefaçon par la fermeture des frontières et la destruction des réseaux internes de distribution.
Notre opinion publique doit être sensibilisée sur ce fléau qui ravage nos sociétés et qui touche les couches sociales les plus défavorisées, se débattant entre difficultés financières et nécessité d’accès aux soins de base. L’Appel de Cotonou en 2009 contre le trafic de faux médicaments avait enregistré la mobilisation du Président français Jacques Chirac et de plusieurs chefs d’Etat. Ce message politique a été perçu comme un encouragement par les professionnels de la santé et les personnels des différentes administrations, mais également comme un appel à coopérer pour appliquer les mesures existantes ou créer les conditions législatives et normatives permettant de lutter plus efficacement contre les faux médicaments. Cette mobilisation doit continuer et doit s’inscrire de façon prioritaire dans la politique de prévention sanitaire de notre pays pour endiguer ce phénomène dévastateur de nos sociétés. La santé est un droit fondamental et inaliénable, garanti par notre loi fondamentale. Elle est assurée et doit être encadrée par la puissance publique.
Le Sénégal gagnerait à se pencher davantage sur ce fléau qui continue de faire des ravages et à investir dans les technologies de contrôle des médicaments, en vue d’accroître la protection du marché. Il appartient dès lors au législateur de travailler à la mise en place d’une réglementation contraignante à même de décourager ce trafic qui cible les pathologies les plus fréquentes dans notre pays. Tous les acteurs politiques de notre pays sont interpellés. Ils doivent se sentir concernés pour porter ce combat essentiel de santé publique au centre du débat si leurs préoccupations sont objectivement d’être au service exclusif de nos populations. Les prochaines générations restent prioritaires et les «prochaines élections» ne sont que secondaires.
Babacar BA
Président Alternatives Citoyennes
babacarba200@gmail.com

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