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A cette époque, la Mecque était dirigée par un collège de notables et la société marquée par l’appartenance tribale. Coté religion, voici les principales croyances en vigueur : un polythéisme mais plus exactement un hénothéisme au sens où l’existence d’un Dieu suprême est reconnue mais vu qu’il est considéré «trop transcendant», il Lui fallait des intermédiaires auxquels les hommes vouent un culte (sacrifices, vœux, invocations, etc.) pour S’en approcher ; le phénomène prophétique est nié, Dieu n’a pas envoyé de prophètes et s’Il voulait le faire, ce ne serait pas un être humain (au sens du genre) si insignifiant ; la résurrection des morts était aussi rejetée, quand les corps se décomposeront, rien ne passera après. Coté société, c’est le patriarcat qui dominait et les femmes n’étaient pas sujet de droit. Le déni de leur dignité pouvait aller jusqu’à l’infanticide ciblant les filles, que mentionne le Coran. Il existait la classe des hommes libres et celles des esclaves et des femmes. Les principales activités économiques étaient le commerce, marqué par la pratique de l’usure, et la garde de la Kaaba, avec les retombées qui en découlaient en termes de prestige et de bonification de l’économie locale.
Après la quarantaine révolue, Muhammad ibn abdillah, qui appartenait à la respectée tribu des quraychites et connu pour sa probité légendaire, d’où son surnom de «al amîn», reçut la visite de l’ange Jibrîl (Gabriel) au mont Hira. Il est illettré et n’a jamais écrit ou cité un écrit de sa vie. La plupart des gens de son Peuple sont illettrés, le Coran les appelle «Umiyyîn», et «perdus» dans cette vaste Arabie sans contact avec la révélation divine depuis leur lointain ancêtre Ismaël, fils aîné de Abraham. Ce temps d’absence de révélation est appelé «Jahiliyah» par le Coran. Là aussi comme dans le cas de Moïse, il est en contact intime avec la révélation mais cette fois-ci par l’intermédiaire de l’ange, loin de sa famille et de tout le monde.
Depuis cet instant, le prophète Muhammad (saws) est investi d’une mission prophétique laquelle exige qu’il transmette le couronnement du message de l’islam. Le Coran a commencé à lui être révélé par fragments sans qu’il n’ait aucun contrôle du phénomène de la révélation. Le Coran lui prescrit de s’armer de prière notamment nocturne et de patience. Les versets et sourates révélés dans les 13 premières années donc pré-hégiriennes abordent surtout les thèmes de la foi, des récits sur les prophètes et leurs compagnons mais aussi leurs ennemis et autres détracteurs, la résurrection et la rétribution en salut pour les croyants et damnation pour les mécréants, la patience.

(PARTIE 2)
Après environ trois ans d’appel fait dans la «clandestinité» auprès de la famille proche et des personnes de confiance, le prophète (saws) reçoit le commandement divin de passer à une prédication publique. C’est quand il applique cette injonction que tous les Mecquois entendent sa voix partout dans la localité. Il parle à tout un chacun, le résident ordinaire de la Mecque comme le pèlerin, hommes et femmes, dans les marchés, etc.
Les adhésions commencent à prendre de l’ampleur même si c’est encore une forte minorité qui est concernée parmi les notables, les femmes, les esclaves, les jeunes, et les «naturalisés» mecquois. Après la levée du boycott socio-économique, le décès de son épouse qui était à ses côtés, de son soutien traditionnel Abdul Mutallib, le rejet des gens de Taif, le départ à l’exil en Abyssinie de quelques musulmans de la première heure, il se produit le voyage nocturne et l’ascension céleste (al isrâ wal mi ‘râj). Il est reçu par Dieu au-delà du jujubier du lotus que l’ange ne pouvait franchir et eut un «entretien» de proximité dont eux deux seuls connaissent les secrets et revient avec le commandement de la prière.
Durant les 13 ans de l’appel islamique à la Mecque, le prophète Muhammad (saws) sera confronté à toutes sortes de stratagèmes de la part des notables mecquois, surtout mais aussi des chefs chrétiens et juifs qui l’assaillent de questions impossibles à répondre si on n’est pas un envoyé de Dieu et le sceau des prophètes. Dieu ne l’abandonne pas seul face à ses détracteurs. C’est le Coran qui le guide, le raffermit et le rectifie au besoin. D’ailleurs, les détracteurs de l’appel islamique sont tellement gênés par les échecs de leurs plans maléfiques qu’ils réclament que le Coran soit révélé d’un seul trait : «Et ceux qui ne croient pas disent : “Pourquoi n’a-t-on pas fait descendre sur lui le Coran en une seule fois ?” Nous l’avons révélé ainsi pour raffermir ton cœur. Et Nous l’avons récité soigneusement. Ils ne t’apporteront aucune parabole, sans que Nous ne t’apportions la vérité avec la meilleure interprétation.» (Coran 25 : 32-33)
Quelque part, en demandant une descente de l’ensemble du Coran en lieu et place de fragments étalés dans le temps, les opposants à l’appel islamique reconnaissaient implicitement que ce n’était pas le prophète (saws) qui assurait sa propre défense ni n’était capable, humainement parlant, de déjouer tout ce qu’ils fomentaient. Les ennemis de l’appel islamique savent que le coup décisif et fatal qu’ils pouvaient assener à son porteur, Muhammad (saws), était de faire en sorte que le peuple mecquois soit convaincu que ce dernier n’était pas du tout un prophète. Pour y arriver, il fallait indispensablement diaboliser la personne de Muhammad (saws).
Les ennemis de l’appel islamique ne peuvent enlever le surnom de «al amîn» que les Mecquois avaient donné à Muhammad ibn ‘abdillah au risque de se ridiculiser. Alors, ils vont s’attaquer à ce qu’on aurait appelé de nos jours la «santé mentale» de Muhammad par des attitudes et propos de diabolisation. Alors s’accumulent et se contredisent les accusations que le Coran mentionne en y répondant : il est possédé par des jinns (majnûn) et tout ce qu’il dit relève de délires ; c’est un menteur qui invente et l’attribue à Dieu ; c’est un fou qui divague et ce qu’il dit est truffé d’incohérences ; c’est un poète d’une éloquence étonnante pas plus ; c’est un conteur qui ne fait que raconter des légendes et autres histoires anciennes ; ce qu’il dit lui est dicté par une tierce personne.

Etapes-clés de l’Hégire
Deux événements vont être décisifs dans le déclenchement de l’Hégire du prophète et des premiers musulmans : les deux serments d’allégeance avec des gens venus de Yathrib future Médine ; et la réunion de la «solution finale» tenue en secret par le collège des notables mecquois. En effet, en l’an 12 depuis le début de l’appel à l’islam, une dizaine de gens de Yathrib font allégeance au prophète Muhammad (saws) de croire en lui et en son message, de le soutenir corps, âmes et bien pour le succès de sa mission et de l’accueillir dans leur ville. C’est le premier serment d’al ‘aqabah. Le prophète (saws) envoie un jeune d’une vingtaine d’années du nom de Mus ‘ab ibn ‘umayr pour être le premier instructeur et prédicateur dans cette localité située à environ 700 km de la Mecque. L’année suivante, ce sont plus de 70 résidents de Yathrib qui vont s’engager dans un deuxième serment d’al ‘aqabah.
Le prophète (saws) instruit les musulmans de commencer à rejoindre Yathrib comme ils peuvent. Lui-même n’avait pas encore reçu le commandement de partir et cette décision ne lui appartenait pas. Abu Bakr, le véridique qui avait pris toutes les dispositions pour le jour H comme Hégire, semblait s’impatienter, n’ayant plus aucun espoir pour le succès de l’islam à la Mecque. Mais à chaque fois qu’il interpellait le prophète sur le sujet, en faisant montre de tout son espoir d’être son compagnon de route, celui-ci lui répondait : sois patient, je n’ai pas encore reçu l’autorisation de le faire. Cela rappelle le cas de Moïse qui ne quitte que lorsqu’il en reçoit l’ordre de Dieu de le faire nuitamment.
La réunion de la «solution finale» susmentionnée sera une étape-clé dans la divine décision d’autoriser le départ du prophète vers Yathrib. Ce dernier reçoit l’ordre de quitter la Mecque en cette année 622, après 13 ans de prédication. C’est le Coran lui-même qui rapporte les trois options mises sur la table par le collège des notables mecquois : «Et lorsque les mécréants conspiraient contre toi pour te capturer, ou t’assassiner ou t’exiler. Ils fomentèrent un complot mais Allah déjoua, car Allah surpasse tous les conspirateurs.» (Coran 8 : 30)
L’option «exil forcé» était compliquée car supposant un retour du concerné dans des conditions que le collège ne pouvait prédire. L’option «résidence surveillée» de même, car il fallait s’attendre à ce que, par un sursaut d’orgueil clanique, la délivrance du prophète en tant que membre soit réclamée. Et enfin, l’option «assassinat» dont la tradition nous dit qu’elle a été suggérée par Satan sous la forme d’un vieux «sage», semblait la moins risquée et la plus gérable.
Averti de la réunion et ayant reçu l’ordre de partir, le prophète (saws) en informe deux personnes importantes de son entourage : son cousin et gendre Ali, et son ami de tout temps et fidèle compagnon Abu Bakr. Au premier, il demande de prendre sa place sur son lit au soir où le collège avait mandaté un jeune de chacune des 12 tribus ???? pour commettre le meurtre prémédité et partager la «responsabilité du sang». Au second, il dit que c’était le moment de partir. Dans les péripéties de la route vers Yathrib, intervient le miracle de la grotte près de laquelle passent les Mecquois poursuivants sans trouver le besoin d’y pénétrer. Abu Bakr avait senti le danger tellement les ennemis étaient proches de la grotte, qu’il s’en ouvrit au prophète qui le consola. C’est cet épisode parmi les plus déterminants de l’hégire que le Coran rapporte en ces termes : «Ils étaient alors dans la grotte, et, lui, disait à son compagnon : «Ne t’afflige point, car Allah est vraiment avec nous ! ».» (Coran 9 : 40) Le lecteur du Coran remarquera la similarité avec le cri de détresse des compagnons de Moïse et la réponse qu’il donna.
Ici, l’inquiétude de Abu Bakr représente celle de tous les musulmans de la première heure mais est profondément soulagé par la parole résolue du prophète (saws) : «Dieu est vraiment avec nous.»
Le prophète (saws) reçoit un accueil chaleureux et populaire à son arrivée à Yathrib. D’une contrée arabe ordinaire, Yatrib devient «madînatur rasûl», la ville du prophète (saws). Il devient la première autorité de la ville et pose des actes décisifs pour le succès de l’islam et des musulmans, à savoir : la rédaction d’une charte pour le bon vivre ensemble basée sur la solidarité, la responsabilité commune en matière de sécurité, et la liberté de religion ; l’édification d’une mosquée et d’un marché ; la fraternisation et le jumelage entre émigrés mecquois et auxiliaires médinois ; des travaux d’assainissement et autres.
Toutefois, le prophète (saws) sera confronté aux ennemis de l’intérieur en l’occurrence les hypocrites qui font le choix de «la ligne de masse». Il s’agissait d’arabes médinois qui avaient embrassé l’islam par pur opportunisme et pour mieux fomenter chaque fois que l’occasion se présentait, des situations de crise à Médine. Ils ne se privaient pas non plus de donner des informations stratégiques aux ennemis du dehors, notamment les Mecquois. Les autres ennemis étaient les juifs non convertis de Médine qui ont tout fait pour rendre Médine ingouvernable et pour jouer aux détracteurs de son statut même de prophète. Puis comme Moise, le prophète (saws) eut à gérer des problèmes plus ou moins graves de sa propre communauté mais finit par prendre l’autorité aussi sur la Mecque, où se trouve la Kaaba et qui constitue un lieu d’une importance capitale pour l’islam depuis Abraham et Ismaël (paix sur eux).
A travers un songe, Dieu fit voir à son messager une victoire pacifique sur la Mecque. Mais en l’an 6 de l’hégire (628), quand il signe le pacte de paix d’al hudaybiyyah avec la délégation mecquoise qui lui refusait l’entrée à la Mecque, c’est l’incompréhension et la colère qui prédominent chez ses compagnons. Peu après, en l’an 10 de l’hégire, l’entrée (fath) triomphante du prophète (saws) et de ses compagnons à la Mecque constitue une confirmation concrète de ce songe. C’est à ce sujet que les versets suivants ont été révélés : «Dieu a confirmé par la vérité le songe de Son messager : ‘Vous entrerez, en toute sécurité, dans la mosquée sacrée par s’il plait à Allah, la tête rasée ou les cheveux coupés, à l’abri de toute crainte.’ Allah savait ce que vous ne saviez pas et vous a préalablement gratifiés d’une victoire proche.» (Coran 48 : 27)
A son décès, en 632, de retour du pèlerinage où il prononça le sermon d’adieu, Dieu avait donné au prophète Muhammad (saws) et aux musulmans la victoire sur leurs ennemis et le couronnement du tout fut la révélation du verset sur le parachèvement de l’islam de tous les temps et aussi de la sourate qui invite à l’humilité : «Aujourd’hui, J’ai parachevé votre religion, Je vous ai comblé de Ma grâce et J’ai agréé pour vous l’islam comme religion.» (Coran 5 : 3) ; «Lorsque le secours d’Allah viendra ainsi que la victoire, et que tu verras les gens entrer en foules dans la religion d’Allah, exalte ton Seigneur par la louange et implore Son pardon ! En vérité, Il accueille volontiers le repentir.» (Coran 10 : 1-3)

Enseignements-clés de l’Hégire
Le prophète Muhammad est issu du peuple arabe à travers la tribu des Quraychites, dont la filiation remonte à Ismaël, fils aîné d’Abraham ;
Par l’annonce de Jésus, l’alliance est «continuée» dans la lignée de Ismaël à la place de celle de Isaac, de Jacob et de ses fils ;
Le Coran est le dernier Livre révélé et Muhammad est le serviteur de Dieu et le sceau des prophètes ;
Le miracle de la grotte intervient un moment où il fallait que la personne physique du prophète (saws) ne soit pas capturée par l’ennemi ;
Le miracle par lequel Dieu démontre que Muhammad est Son envoyé réside dans le Coran qui guide et aide ce dernier à réussir sa mission ;
La victoire complète est assurée au prophète Muhammad (saws) avec la détention de l’autorité temporelle et spirituelle à Médine et à la Mecque ;
Il applique de son vivant les préceptes de l’islam et laisse à sa Oumma le Coran et sa Sounna comme références immuables, et le libre choix de leur gouvernant ;
Il annonce que ses continuateurs seront les oulémas et les réformateurs inscrits dans sa voie et celle de ses compagnons de la première heure.
Ahmadou M. KANTE
Imam, écrivain et conférencier
amakante@gmail.com

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