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Le tatouage de la gencive appelé «diamou» a, au fil des temps, perdu en notoriété et symbolique. C’était dans le temps une pratique obligatoire pour toute jeune fille en transition vers un autre statut dans la société. Une épreuve douloureuse que ces filles parvenaient à supporter pour un sourire plus éclatant et aussi pour ne pas déshonorer sa famille. Mais aujourd’hui que la pesanteur sociale couvrant la pratique n’est plus de rigueur, le tatouage gingival poursuit son bonhomme de chemin, s’invitant même dans des places plus appropriées hygiéniquement parlant ; cela, au bonheur de nombreuses femmes qui donneraient tout pour un sourire ravageur.
Au Sénégal, les femmes se font piler la gencive avec des aiguilles. Stoïques, elles endurent, sans anesthésie encore moins le moindre palliatif pour atténuer la douleur. Cette épreuve communément appelée «diamou» pour en sortir avec un sourire encore plus radieux, tel que le conçoit la perception populaire. Penda Dieng s’est livrée quatre fois à une tatoueuse et la dernière en date remonte au mois de février. «C’est une opération très douloureuse qui requiert beaucoup de courage», témoigne-t-elle avec la ferme volonté de renouveler encore le tatouage gingival qui revient à 500 F Cfa le passage. «Obligée» à la première fois par ses parents alors qu’elle avait juste 16 ans, la quadragénaire dit s’être «soumise de son propre gré» pour les autres fois, avouant même avec l’habitude parvenir à supporter «les coups d’aiguilles» que reçoit sa gencive. «La douleur dépend des parties de la gencive. Le milieu est beaucoup plus difficile à supporter, comparé aux cotés», fait-elle savoir. A l’aide d’un fagot d’une dizaine d’aiguilles solidement nouées avec du fil, la praticienne, grâce aux coups répétitifs, fixe sur la gencive une matière noire enduite au préalable sur la partie à pilonner aux aiguilles. «Un mélange d’arachides grillées jusqu’à la carbonisation, de la suie de marmite et du beurre de karité», détaille, en ce qui concerne la matière noire onctueuse, Bineta Dia, une tatoueuse d’un âge avancé, exerçant à son domicile au quartier Dangou à Rufisque-Nord. Revenant sur cette pratique dont l’origine se perd dans le temps, la dame qui a reçu la science de sa mère après que celle-ci l’a héritée de sa propre mère de faire savoir que «le tatouage se faisait autrefois avec des épines végétales». En ce temps du «diamou» par les épines, Bineta Dia ne professait pas encore ; elle qui a une expérience de 40 années dans le métier. De jeunes filles rencontrées ont émis des avis mitigés sur la question. «Pas question de me faire piler la gencive. Je ne pourrai supporter cette épreuve, c’est trop dur. Mon sourire, il est juste bon comme ça. Je ne refourrerai jamais au tatouage pour essayer de le rendre plus beau comme ils disent», a confessé Fatou Cissé, jeune dame habitant aux Parcelles Assainies et ne s’étant jamais fait tatouer la gencive. Anta Faye, elle aussi, n’a jamais eu recours à la pratique et la raison n’est pas la crainte des aiguilles. «Dieu a fait que j’ai naturellement des gencives noires. C’est pourquoi je ne l’ai jamais fait. Si elles étaient roses, j’allais me les faire tatouer parce que le sourire est plus rayonnant au sortir d’une bouche avec une gencive noire», a assuré la trentenaire rencontrée à Rufisque.
Jusqu’à un passé récent, le tatouage gingival était une obligation pour toutes les jeunes filles arrivées à l’âge de la puberté. La pratique, comparativement à la circoncision chez les hommes, marquait la transition vers un nouveau statut et revêtait ainsi une puissante symbolique sociale. «Le sourire fait partie des critères de beauté. C’est pourquoi, arrivées en âge de se marier, les filles devaient obligatoirement se faire tatouer la gencive pour attirer l’attention des prétendants», a expliqué Mariama Pouye ayant vécu cette période. «Le tatouage permettait aussi de mesurer la capacité d’endurance de la femme, car quiconque ne pouvait résister à la douleur des aiguilles sur la gencive ne serait pas capable d’être une bonne mariée», ajoute la sexagénaire pour témoigner de la lourde pesanteur sociale assujettie alors au phénomène. Entre tambours battants et hymnes à l’endurance rythmant la cérémonie, la jeune fille, ambassadrice de toute une famille, en ressortait auréolée pour n’avoir ni pleuré encore moins gémi ou s’être tordue de douleur malgré les coups d’aiguilles sur sa gencive. «Si elle faisait montre d’un manque de courage pendant l’épreuve sacrée, elle serait couverte d’opprobre et les railleries la suivraient durant le reste de son existence», fait savoir Mariama Pouye. Elle s’est montrée d’ailleurs formelle à ce propos. «Je n’ai jamais vu ou entendu de témoignages sur une quelconque fille ayant pleuré ou interrompu volontaire la séance sous le coup de la douleur. Mieux valait même mourir dans les bras de la tatoueuse que d’agir de la sorte parce que c’était une question d’honneur», a-t-elle fait prévaloir. «Maman penche-toi au-dessus de moi, si j’ai envie de m’enfuir que je meurs là», a-t-elle ainsi ressassé comme un des nombreux hymnes au courage chantés à l’occasion. Une tante paternelle de la tatouée, assise à même le sol à côté de la tatoueuse, tapotait ainsi légèrement la poitrine de la jeune fille pour lui insuffler la force nécessaire pour endurer l’épreuve pouvant aller jusqu’à 30 minutes.

Prix à payer
pour être belle
Le tatouage qui ne s’applique que sur la gencive du haut présente des bienfaits en termes de santé bucco-dentaire, croit savoir notre interlocutrice. «Il rend les dents solides et plus blanches, procure une bonne haleine et pare au saignement de la gencive», soutient en effet le dame Pouye à ce propos. Une étude menée par un groupe de cinq odontostomatologues sénégalais révèle «une tendance nette sur le plan épidémiologique à la réduction des manifestations cliniques de l’inflammation gingivale, en particulier le saignement».
L’enquête réalisée sur 67 femmes dont une population témoin de 30 non tatouées d’indiquer au sujet de l’inflammation gingivale : «51,9% des gencives tatouées sont indemnes d’inflammation cliniquement décelable contre 40% des gencives de femmes témoins. Dans ce groupe, 68% présentent une inflammation de légère à modérée de la gencive contre 29,6% pour le groupe de femmes ayant une gencive tatouée». «Globa­lement, pour les autres paramètres, la gencive tatouée ne montre pas de différence significative avec une gencive naturellement pigmentée ou rose», ont montré en outre les résultats de l’étude publiée en 2006.
A propos du choix du maxillaire «visible lorsqu’on sourit» au détriment de la gencive mandibulaire, l’étude justifie en même temps «cette préférence par l’insupportable douleur provoquée par le tatouage au niveau de la gencive mandibulaire qui est moins épaisse». La palme en l’exercice revient cependant aux Peuls. Chez cette communauté implantée au Sénégal et un peu partout dans l’ouest africain, le tatouage intéresse aussi bien la gencive maxillaire que le contour de la bouche, jusqu’au menton. «Chez nous, le tatouage revêt les mêmes fonctions esthétiques et de bien-être que pour les autres communautés», est d’avis Samba Ba. Pour disséquer cette particularité qui leur est propre, le quinquagénaire se fonde sur «des récits ancestraux». «Les Peuls ont, contrairement aux autres communautés, le teint clair. Le tatouage du pourtour de la bouche donne ainsi un contraste entre le visage, la bouche et les dents. Le sourire est un élément incontournable d’appréciation de la beauté chez la femme», a-t-il avancé. M. Ba reconnaît toutefois une récession notoire de la pratique dans sa communauté.

Science
héréditaire
Un dentiste établi à Rufisque est de ceux qui tentent d’imprimer une touche moderne à la pratique du tatouage gingival. Pour ce faire, l’homme de l’art reçoit dans son cabinet des femmes qui, soit par crainte de la douleur soit pour des considérations hygiéniques, choisissent ce genre de procédés. «Ce n’est pas une science qu’on apprend à l’Université, mais c’est un fait social fortement ancré dans notre vécu», a-t-il déclaré tout en y allant de son constat. «Celles qui le font ont moins de problèmes gingivaux que les autres», fait-il remarquer. Requérant l’anonymat pour «ne pas donner l’impression de préconiser le tatouage gingival», l’homme de l’art d’assimiler cependant, en termes de vertu thérapeutique, la pratique «au curetage parodontal». Lequel procédé clinique visant, d’après son propos, «à nettoyer en faisant sortir le sang mort de la gencive». La blouse blanche d’avertir toutefois ne se limiter qu’à «l’asepsie et l’anesthésie». «Stériliser les aiguilles, donner des gants, un masque et des compresses à la praticienne, mettre sous anesthésie la zone d’intervention», a-t-il égrené comme tâches lui revenant de fait. Confor­tablement installée dans la chaise du dentiste, la candidate au tatouage se livrait alors entière à la tatoueuse traditionnelle, collaborant avec le dentiste. Fatou Ndiaye a vécu cette forme moderne à deux reprises. «On paye 5 000 francs, à savoir dix fois plus que pour la méthode traditionnelle, mais c’est ça l’idéal pour un tatouage sans douleur et sans risque», commente-t-elle. C’est une aubaine pour la tatoueuse Bineta Dia qui voit ses revenus croître considérablement. «Chaque samedi, j’ai en moyenne six opérations dans un cabinet où je partage en parts égales avec le dentiste les revenus de mes prestations», fait-elle savoir. «C’est 15 mille francs par mois environ», se réjouit la dame. Son seul regret est que l’aiguille de la transmission de mère à fille de cette science héritée de sa lignée maternelle se perdra entre ses mains. «Aucune de mes filles ne s’intéresse à cette science héritée de ma lignée maternelle», a-t-elle soupiré avec gros regret. «Une gencive noire et étincelante et des dents d’une blancheur enivrante lorsqu’on sourit. Bien que n’étant plus une obligation sociale, le tatouage à encore de beaux jours devant lui», a soutenu Abdoul Faye, un quinquagénaire appréciant particulièrement cette «facette féminine».

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