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«Ce n’est pas l’homme, mais les hommes qui font la communauté», (Boubacar Sadio).
L’actualité a été marquée ces temps-ci par les mises en garde des autorités américaines à leurs ressortissants résidant au Séné­gal d’éviter certaines fréquentations, notamment les lieux publics accueillant des Occi­dentaux et de revoir leurs plans de sécurité personnelle. Cela a évidemment été considéré comme une alerte sur la possibilité d’attentats sur le sol sénégalais. On peut logiquement et rationnellement en déduire que les Américains n’ont pas agi par légèreté et que certainement ils détiennent des informations sûres faisant état de telles probabilités. Compte largement tenu de la fiabilité, de l’expertise et des moyens de leurs services de renseignement, on ne peut que leur accorder du crédit. Il est tout aussi vrai que leurs partenaires français auraient émis des réserves sur leurs informations alarmistes. Cette divergence entre les deux puissances ouvre le débat sur les intérêts stratégiques des uns et des autres. Ce n’est pas l’objet de notre contribution.
L’on pouvait se demander à quel niveau l’information a été obtenue ? En effet, l’on peut distinguer et il y a lieu de le préciser, le renseignement stratégique qui concerne la haute sphère décisionnelle avec des échanges au plus haut niveau des Etats, habituellement entre chefs d’Etat, le renseignement opérationnel impliquant les différents agences, services et structures agissant sur la ligne de front et usant de techniques, de méthodes et de modalités les plus diverses. Au niveau opérationnel, la technologie est lar­ge­­ment privilégiée avec l’utilisation des satellites, des drones, des radars et autres équipements sophistiqués.
Mais le tout technologique ou numérique privilégié par certaines structures ne suffit plus ; il faut allier à cela la dimension humaine qui permet dans certains cas d’espèces d’obtenir de meilleurs résultats ; c’est ce qu’il est convenu d’appeler le renseignement humain, que moi j’appelle le renseignement communautaire. En effet, il s’abreuve d’informations issues ou données par la communauté qui est constituée non pas par l’homme, mais par l’ensemble des hommes qui y habitent.
Avant d’aller plus loin dans nos propos, il me paraît important de souligner que jamais plus que par ces temps-ci le vocable renseignement n’a été autant utilisé au point d’être galvaudé. En effet, le mot seriné dans toutes les circonstances et à tous les niveaux est dans toutes les bouches et toutes les lèvres ; chacun y allant de son savoir approximatif, de ses connaissances hasardeuses et de sa maîtrise du sujet douteuse. Le terrorisme est aujourd’hui un sujet porteur, mais hélas un domaine très sérieux et très délicat. C’est la prolifération de moult experts en relations internationales intervenant souvent dans une confusion lexicale et des interprétations sémantiques qui ne font qu’ajouter le doute dans la consistance cognitive de leurs argumentaires. Même des animateurs n’ayant aucune culture s’en donnent à cœur joie.
Il me paraît opportun et judicieux, pour une bonne compréhension du sujet que nous abordons et surtout par un souci pédagogique qu’exigent les enjeux et les circonstances, de mettre les uns et les autres au fait qu’il y a une précision et une définition correcte à faire sur les deux termes qu’on semble utiliser indistinctement et auxquels on confère une identité sémantique, alors qu’ils représentent des domaines totalement différents.
D’après la terminologie adoptée en Rg, l’information porte sur ce qui est du domaine public. On peut dire que c’est elle qui constitue habituellement la matière première des journalistes pour leurs articles de presse. A l’opposé, le renseignement est une information approfondie qui n’est plus accessible à tous, mais aux seuls spécialistes qui possèdent une certaine formation et qui l’auront analysée. En se référant à l’objet de notre contribution, l’on pourrait dire que l’information est donnée par les hommes de la communauté, c’est-à-dire les populations et qu’une fois à la disposition des services spécialisés, elle est étudiée, approfondie et analysée pour éventuellement orienter la décision de l’autorité destinataire. L’information communautaire fournit la matière première aux services dédiés qui la transforment en renseignement communautaire.
Quelques précisions me paraissent nécessaires et même salutaires à faire pour la gouverne des populations par rapport à ce que représentent réellement les renseignements généraux qui font l’objet de toutes sortes de fantasmes et d’élucubrations de la part de personnes incultes ou pas très au fait du fonctionnement d’un Etat.
Cet éclairage est une exigence de la délibération démocratique qui aujourd’hui régit les rapports entre les pouvoirs publics et les citoyens. Il n’est point question de déflorer ou de mettre à nu l’univers des Rg, encore moins de divulguer les secrets de leur noble vocation, de leur méthode de travail, de leurs moyens d’action, de leurs stratégies, tactiques et plans.
Par «Renseignement généraux» (Rg), on entend les services de la police chargés de fournir à l’Etat les renseignements de tous ordres que nécessite son action. Apparaissent ainsi deux idées phare qui justifient la raison d’être de cette activité de la Police administrative, dont l’action est essentiellement préventive.
D’une part, l’activité principale des services des Renseignements généraux est la recherche, la collecte, le traitement et l’exploitation des renseignements de police de tous ordres. Ce qui suppose que le champ d’action des Renseignements généraux est très vaste. Aucun domaine d’activités de l’homme ne lui échappe en principe, sauf celui qui peut être perçu par le législateur comme une intrusion poussée dans la vie privée d’autrui ; d’où la protection juridique de celle-ci par des lois, des organes indépendants du pouvoir exécutif créés par le législateur en toute connaissance de cause.
D’autre part, s’il est vrai que le cadre d’action des services chargés des Renseignements généraux est essentiellement limité par la recherche des informations, il n’en demeure pas moins que celles-ci doivent lui être utiles, c’est-à-dire exploitables pour des prises de décisions par les autorités politiques ou administratives en vue de prévenir tout trouble à l’ordre public dans leurs domaines d’intervention. Ces autorités relèvent en général de la même collectivité publique, en l’occurrence ce sont celles dont les actions concourent directement à assurer l’ordre public entendu dans le sens de son acceptation classique, à savoir la sécurité publique, la salubrité et la tranquillité publi­ques.
A tout prendre, les Ren­seignements généraux sont particulièrement chargés d’informer le gouvernement et les autorités administratives sur les faits et événements dont la connaissance est indispensable à leurs actions en matière de gestion des affaires de la collectivité. La matrice d’activité est donc la prévention.
Rapporté au contexte d’aujourd’hui, on voit toute l’importance des Renseignements généraux. Comme unanimement admis, même par les profanes, le contexte mondial est dominé par une situation sécuritaire délétère, faite de menaces de toutes sortes, hybrides avec des imbrications et des implications filandreuses rendant plus difficiles et plus ardues les voies de solutions. Et le terrorisme apparaît comme le monstre hideux de l’expression achevée de ce phénomène qui a fini même de mettre en cause notre sécurité ontologique. Face à la situation, les différents Etats, individuellement ou dans le cadre de structures supranationales, ont essayé de développer les ripostes et les parades nécessaires. Et à cet effet, les Renseignements généraux ont comme de tout temps eu droit de cité, avec un intérêt particulier que leur consacrent les décideurs politiques. En effet, il est apparu évident que la lutte contre le terrorisme ne peut être efficace qu’à la seule condition d’anticiper sur ses possibles manifestations, donc au niveau de la prévention, pour empêcher toute action ou pour en atténuer les conséquences.
Les pays adoptent des stratégies, des méthodes de lutte en fonction de leurs ressources et de leur niveau de développement. C’est ainsi que les pays riches et développés, les puissances comme on les appelle, ont le plus souvent misé sur la technologie de pointe pour rendre performants leurs services de renseignements. Quant aux pays les moins développés comme le nôtre, ils sont généralement à la remorque des autres au niveau technologique. Cependant, ils essayent de s’adapter en misant surtout sur ce qu’il est convenu d’appeler le renseignement humain, que je qualifie de renseignement communautaire, dont on ne peut faire l’économie. La technologie a montré ses limites en plusieurs occasions et il a fallu recourir au renseignement communautaire pour obtenir certains résultats spectaculaires.
Le Sénégal, bien que convaincu de la nécessité de mettre à profit la technologie, a bien compris que le renseignement humain sera toujours indispensable et d’un très grand apport. Et cela a été tellement compris que les autorités ont fait de la participation et de l’implication des populations dans la lutte contre le terrorisme un nouveau mode d’intervention pour venir en appoint et en soutien aux forces de défense et de sécurité afin de contenir la menace et de conjurer éventuellement le mal.
Nous vivons dans un monde qui connaît un extraordinaire bouleversement des paradigmes sécuritaires, avec des menaces de plus en plus asymétriques, imprévisibles, diverses, variées, multiformes et protéiformes. Aussi, y a-t-il lieu pour les autorités de s’inscrire dans l’anticipation, avec un système de renseignement performant dont la source principale est d’origine humaine, communautaire, c’est-à-dire les populations ? La recherche et la collecte de l’information doivent être une œuvre collective de la société, considérée en masse parce que globalement menacée. C’est à ce prix qu’au niveau d’un pays comme le nôtre, quelles que soient les limites en termes de moyens, l’on pourra constituer une véritable coalition d’acteurs pour faire face de manière fort efficace aux forces négatives de l’apocalypse.
Comme le reconnaissent nos braves militaires, même si la conception de la défense et de la sécurité nationale revêt un caractère secret et confidentiel, sa mise en œuvre demande une large implication des populations. Les nouveaux défis sécuritaires concentrent tout sur l’homme et non sur l’Etat et commandent par conséquent de promouvoir des approches inclusives. Cette translation s’observe dans tous les secteurs de la sécurité, notamment dans le domaine de la sécurité publique. Elle a contribué à l’émergence de la notion de sécurité humaine. Et parce que le terrorisme s’attaque aux fondements culturels, religieux et sociétaux de notre existence, et se nourrit des dissensions et des conflits internes qu’il guette et suscite parfois pour mieux s’incruster dans le vécu des communautés, qu’il y a impérativement lieu de s’unir sans condition, autour de l’essentiel.
Ainsi, comme le reconnaissent les spécialistes, même les plus rétifs, l’erreur serait de restreindre la prise en charge du fléau aux seuls organes classiques de l’Etat. Les populations doivent intégrer dans leur vécu quotidien les exigences de sécurité par le respect des consignes préventives, la participation au système d’alerte, la sensibilisation et la dénonciation. Il faut mettre à la disposition des populations des moyens simples et faciles d’emploi pour faire remonter l’information, promouvoir une sécurité de proximité dont beaucoup de membres seront issus de la communauté ; certains préfèrent parler de sécurité communautaire.
C’est justement parce que l’Etat avait compris ce besoin, cette nécessité de procéder à un rapprochement entre les forces de défense et de sécurité et les populations, qu’il avait mis en place l’Agence d’assistance à la sécurité de proximité (Asp). L’agence avait pour mission essentielle de venir en appoint à la Police nationale et à la Gendarmerie nationale et jouer le rôle d’interface entre ces institutions régaliennes et les populations qui comprendront mieux la nécessité de collaborer davantage et de se considérer comme maillon utile de la chaîne sécuritaire.
Malheureusement, il faut constater pour le déplorer le fait que l’agence n’a pas répondu de manière satisfaisante aux attentes des populations qui devaient en être les principales bénéficiaires. Elle n’a pas non plus atteint les objectifs initiaux fixés par les autorités. Pour l’heure, l’agence n’est pas encore entrée dans son cœur de métier. Par rapport au sujet qui nous préoccupe, l’agence aurait pu et dû être d’un apport inestimable dans le domaine du renseignement communautaire, compte tenu des potentialités et des atouts à son actif et qui se résument en termes de : ordre de grandeur des effectifs (équivalent à dix bataillons), jeunesse des agents, maillage territorial dense et en profondeur, immersion dans le tissus social et communautaire par un recrutement de proximité et enfin la prévention comme matrice d’activité.
Utilisés à bon escient, les Asp auraient pu fournir une masse critique d’informations au profit des renseignements généraux. L’agence n’ayant pas vocation à faire du renseignement officiel, ses responsables, en véritables professionnels, devraient établir la synergie et la collaboration nécessaires avec les forces de défense et de sécurité ainsi qu’avec les autorités administratives pour une remontée du flux informatif par des canaux appropriés. Les populations sont sollicitées et mises à contribution pour informer les autorités de tout mouvement, comportement, activité ou individu suspect, a fortiori des agents agissant pour le compte de l’Etat et sous la tutelle du ministère de l’Inté­rieur et de la sécurité publique. Les Asp peuvent contribuer à renforcer la masse invisible des effectifs dédiés au renseignement. C’est une question de maîtrise de la chose sécuritaire et d’expériences professionnelles avérées.
Il est quelquefois difficile d’appréhender la vision des autorités en matière de sécurité au sens large du terme. La loi d’orientation sur la sécurité intérieure reste toujours, jusqu’à plus ample informé, à l’état de projet alors qu’elle devait dessiner la nouvelle architecture sécuritaire du pays. Son adoption aurait permis la mise en place de dispositifs territoriaux pertinents, avec la création des comités départementaux de prévention et de lutte contre la délinquance et l’établissement de contrats locaux de sécurité. Ces deux dispositifs auraient permis l’existence de plates-formes de conception, de réflexions, d’échanges et de prises de décisions, avec la participation effective et l’inclusion active de tous les acteurs qui, au niveau local, sont concernés par le phénomène de l’insécurité avec sa forme hideuse qu’est le terrorisme. La collaboration tant souhaitée entre les populations représentées par les différents relais sociaux, les forces de défense et de sécurité et les autorités administratives trouverait ainsi un champ d’expression plus adéquat pour une synergie des efforts afin de mieux faire face aux menaces et défis sécuritaires.
Comme il appert de ce qui précède, les renseignements constituent le domaine d’activités le plus à même de contribuer efficacement à la lutte contre le terrorisme. Et il ne s’agit point d’apporter uniquement des ripostes vigoureuses par rapport aux menées subversives des terroristes, mais de trouver des parades adéquates pour les empêcher de nuire. Il faut un travail permanent de prévention et d’anticipation. Ne dit-on pas qu’«anticiper, c’est se mettre à l’écart du temps et de l’espace pour initier des actions susceptibles de changer la réalité». Et cela exige que notre capacité de réflexion, notre imagination et notre esprit critique soient en friture permanente pour trouver les meilleures solutions du moment. Dans le domaine de l’anti-terrorisme, les méthodes efficaces sont par définition déjà dépassées. Les forces négatives du mal évoluent et changent de stratégie dès qu’une parade est trouvée à leur méthode. A l’instar du paludisme, le terrorisme connaît constamment de nouvelles mutations qui exigent une mise à jour continue des parades et des ripostes.
Si l’objectif primordial visé par les renseignements est partagé par tous les Etats, il n’en demeure pas moins que chacun s’y emploie suivant sa propre doctrine, en fonction des réalités du terrain et en tenant compte de la nature et du degré de la menace. Les Etats puissants ont tendance à privilégier la force militaire et les atouts technologiques pour combattre le terrorisme. Quant aux pays moins nantis comme le nôtre, l’accent est mis sur le renseignement humain plus efficace si l’on tient compte de l’anthropologie sociale, culturelle et économique qui structure notre environnement. C’est la compréhension parfaite et intelligente de nos réalités socio-économiques, politiques et culturelles qui guident la stratégie des terroristes qui mettent l’accent sur la pénétration communautaire, l’immersion sociale et la sensibilité religieuse pour emporter l’adhésion des populations à leur cause. Aussi, faudrait-il que nos Etats s’adaptent et évoluent dans le même registre pour bien contrer la menace en déconstruisant la rhétorique djihadiste. De ce point de vue, le renseignement communautaire doit retrouver ses lettres de noblesse.
Pour les besoins de la présente contribution et dans le souci de permettre au lecteur souvent peu imprégné de mieux comprendre, il a été nécessaire de faire une incursion dans l’univers des services de renseignements, considéré par beaucoup de citoyens comme une galaxie nébuleuse, composée d’officines où se trament des choses inavouables qu’il faut soustraire de la vue des populations. L’opportunité s’est ainsi offerte de montrer l’utilité publique des Rg, la noblesse de leur vocation et surtout leur éminente contribution à la prise en charge de la sécurité des personnes, des biens et des institutions.
Au Sénégal, la communauté du renseignement fait un excellent travail de parade, de surveillance, de veille, d’anticipation, avec une efficacité pratique et dans une discrétion protectrice. Cependant, il faut à mon avis éviter la prolifération et l’inflation des structures en charge du renseignement. Cela pourrait poser un problème de coordination et favoriser l’émiettement des actions, la dissipation ou le dédoublement des efforts et des énergies ainsi que la désarticulation des stratégies, une multiplicité des centres de décision constitue toujours un facteur dirimant à la performance.
Il est évident que les renseignements constituent un domaine sensible qui ne doit point souffrir de banalisation. Pour autant, au risque de titiller le conservatisme et l’esprit ringard de certains, les renseignements ne doivent pas faire ni être l’objet d’une sanctuarisation outrancière. Il est d’habitude d’en faire sous nos cieux un domaine réservé aux seuls membres des forces de défense et de sécurité, alors qu’ailleurs la station faitière du renseignement est confiée à un civil. Tout ceci pour dire qu’il faut davantage d’ouverture et d’inclusion au sein de la Citadelle. La réflexion est lancée et le débat ouvert, et il est évident que l’idée se heurtera aux forces d’inertie et aux esprits rétifs, engoncés dans leur «sous-culture», au sens sociologique du terme.
Quoi qu’il en soit, créons l’union sacrée de toute la communauté pour vaincre le monstre, et le premier impératif est de rester vigilant. Et comme l’a dit William Jefferson, «la vigilance éternelle est le prix de notre liberté». A cet effet, le premier niveau de vigilance doit être assuré par la communauté des hommes et par les hommes de la communauté.

Boubacar SADIO
Commissaire Divisionnaire de Police de Classe exceptionnelle à la retraite
Ancien Directeur général adjoint de la Police nationale

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