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Après des années d’atermoiements pendant lesquelles chacun a cru se prémunir du terrorisme en se «bunkerisant» derrière une sorte de «ligne Bar lev» censée tenir les terroristes à distance, la Communauté international s’est finalement rangée è l’idée que seule une offensive concertée contre les bases du terrorisme pourrait réduire leurs capacités de nuisance et faciliter la mise en œuvre d’une «soft stratégie» destinée à assurer une victoire définitive sur les apologistes de la terreur comme mode de règlement des différences (sic).
Ainsi, la capture de Mossoul par les forces irakiennes, soutenues par la coalition internationale en juillet à l’issue d’une âpre bataille de neuf mois, la chute le 17 octobre 2017 de Raqqa en Syrie dont l’Etat islamique (Ei) avait fait sa capitale, ne risquent-elles pas de porter un coup décisif aux capacités opérationnelles du terrorisme international et d’ouvrir la voie à son éradication totale sur la scène internationale et au retour de l’Etat comme acteur principal des relations internationales ?
Le question est d’importance et hante le sommeil des états-majors dédiés a la lutte contre le terrorisme qui avaient déjà relevé depuis le début de l’offensive contre les fiefs de l’Ei les difficultés des «jihadistes» à engager des actions décisives et à en assurer la coordination d’une part et d’autre part il a été noté que les hommes en charge de la mise en œuvre font preuve d’un amateurisme qui tranchait parfois avec le professionnalisme et l’engagement des auteurs des attentats du 11 septembre 2001, de Paris et de Bruxelles.
Les attentats à la «voiture bélier comme mode opératoire privilégié, notamment dans les derniers attentats qui ont suivi le déclenchement des offensives sur le territoire de l’Ei» en France, en Allemagne et en Espagne sont considérés comme symptomatiques des difficultés de l’Ei a monter des opérations d’envergure en Europe, le mode étant considéré comme très peu sophistiqué, ne demandant pas de soutien logistique important et à la portée de n’importe quel individu isolé, auto radicalisé ou membre de groupes extrémistes. Ces faits ont fait entrevoir l’hypothèse désormais plausible d’un manque total de coordination, de moyens logistiques et financiers crédibles de l’Ei. L’amateurisme surprenant dont les exécutants ont fait preuve est sûrement la conséquence de l’absence de formation, d’entraînement et de préparation idéologique des «combattants» liée à la perte des territoires qui servaient de bases à ces activités.
Ainsi, sur la base de l’analyse de la dynamique actuelle, les états-majors ont déjà les présomptions solides sur une dégradation drastique des capacités logistiques et des moyens d’action de l’Ei par l’offensive de la coalition. L’Ei a même perdu, faute de territoire pour implanter ses bases permettant de recruter, former et entraîner ses combattants, ses hommes les plus aguerris de la trempe de ceux qui, formés et préparés idéologiquement et militairement en Syrie, avant de rejoindre leurs zones de déploiement en Europe, avaient si minutieusement exécuté les attentats à Parise et à Bruxelles tout en bénéficiant de chemin de repli et de moyens de recueil bien articulés.
En Afrique, le même phénomène semble se dessiner face aux Armées tchadienne, nigériane, camerounaise et nigérienne qui semblent gagner du terrain dans cette confrontation malgré l’absence d’un engagement décisif des Occidentaux comme en Irak et en Syrie. Il ne reste plus que la prochaine opérationnalisation du «G5 Sahel» pour engager et soutenir une réduction massive des capacités de nuisance du terrorisme international dans «l’arc d’instabilité».
Mais dans cette perspective, les Africains devraient faire atten­tion au plan machiavélique des Occidentaux qui consisterait à retarder une offensive majeure sur les bases terroristes en vue de faciliter le transfert des forces rémanentes de l’Ei dans leur profondeur stratégique en Afrique pour éviter d’une part un exode massif des combattants vers le Liban comme en 1972 avec les Palestiniens après «Septembre noir» qui fut une des causes directes de la «guerre du Liban» et en même temps prémunir l’Europe du retour des volontaires partis combattre en Syrie, tout en préparant la bataille décisive dans le Sahel .
Cette hypothèse et d’autant plus plausible que les Amé­ricains viennent d’octroyer une enveloppe de 60 millions de dollars en soutien au Task Force G-5 Sahel destinée à «combattre l’EI et ses groupes affilies dans le Sahel» tout en précisant que ces fonds seront allouées sur une base bilatérale et en dehors du Système des Nations-Unies qui lui-même est à la recherche de financement pour soutenir cette même force dans le cadre d’une conférence de donateur prévue à Bruxelles mi-décembre.
Cette stratégie destinée à éviter la dispersion des forces de l’Ei en assurant leur concentration dans le Sahel n’est pas mauvaise en soi ; seulement il faut que les Africains en prennent conscience dans les négociation pour la mise en place de la task-force du G-5 Sahel et dans la période transitoire d’opérationnalisation qui verra se multiplier les actions terroristes dans les pays les plus vulnérables (Mali, Niger, Burkina) avec un éventuel élargissement du théâtre des opérations à des pays jusqu’ici considérés comme immunisés.
On peut ainsi conclure de manière partielle, en attendant que toute cette stratégie se mette en place à l’échelle continentale, à l’échec de la «territorialisation du terrorisme» initiée par l’Ei depuis la capture de la ville irakienne de Mossoul en janvier 2014 et de la ville syrienne de Raqqa en juin 2014 et de vastes territoires aux confins du Kurdistan irakien suivi de la proclamation du «Califat» le 29 juin 2014. Cette sorte de «Blitzkrieg» à l’échelle locale a été bien sûr facilitée par la débandade d’une Armée irakienne déstructurée par l’énorme erreur américaine consistant à vouloir étêter «l’Ar­mée de Saddam» après la prise de Bagdad et la volte-face des chiites, considérés au départ comme des alliés stratégiques par les Américains dans leur volonté de mettre «le dictateur de Bagdad» et son régime hors d’état de nuire.
L’Ei a aussi profité de l’impossibilité pour la Com­munauté internationale de se mettre d’accord sur les enjeux de la guerre civile en Syrie et de l’instabilité politique chronique en Irak.
L’évolution de la situation à mettre au crédit de l’intervention russe, sur demande du Président syrien Bachar El Assad le 30 septembre 2015, qui sera sa première intervention en dehors de ses frontières depuis l’invasion de l’ancienne Union soviétique en Afghanistan en 1979, et qui va profondément modifier la géopolitique du conflit et porter un coup fatidique à l’Ei.
Ainsi, en déposant officiellement une résolution à l’Onu pour une mise en place d’une coalition contre le groupe Etat islamique, un jour après le début des opérations de l’Armée russe, Vladimir Poutine affirmait que «le seul moyen de lutter efficacement contre le terrorisme international – en Syrie comme sur les territoires voisins – […] est de prendre de vitesse, de combattre et de détruire les combattants et les terroristes sur les territoires qu’ils contrôlent et de ne pas attendre qu’ils arrivent chez nous».
Au demeurant, malgré les réticences américaines, cette intervention devait emporter l’adhésion de la plupart des pays intéressés par le conflit qui, comme l’Egypte, admettent que «l’arrivée de la Russie, compte tenu de son potentiel et de ses capacités, va avoir pour effet de contenir et éradiquer le terrorisme en Syrie» et de la plupart des pays européens échaudés par l’arrivée massive de réfugiés syriens sur le territoire de l’Union, à l’exclusion de la France qui se cramponnait encore au départ de Assad comme «préalable» à toute solution au conflit syrien et l’attitude hésitante de Barak Oba­ma.
De ce fait, à partir de janvier 2015, l’Ei va perdre successivement les places fortes comme Kobane à la frontière de la Turquie, Tikrit, Ramadi, Mos­soul en Irak et Palmyre en Syrie.
Cette «hard strategy», privilégiée dans la phase initiale de la lutte contre le terrorisme, qui consiste à prendre en compte le terrorisme sur le théâtre d’opération «primaire» par la mise en œuvre de capacités militaires crédibles avant d’envisager de transférer la priorité des efforts au «théâtre d’opération secondaire» (dé-radicalisation, information, sensibilisation, éducation), a démontré toute sa pertinence, car tant que l’Ei jouissait d’une parfaite liberté de manœuvre sur les territoires sous son contrôle, il était illusoire de vouloir vaincre par la «soft strategy» les candidats au «jihad» restant attirés par la propagande «jihadiste» sur fond de victoires sur le terrain contre «les ennemis de l’islam», l’appel à l’aventure et au dépaysement que leur refuse une Europe aux mains des pacifistes utopiques qui ont cru à la fin des menaces majeures avec la chute du «Mur de Berlin», laissant toute une génération sans encadrement à la merci des extrémismes de tout bord, les convictions religieuses et politiques faisant le reste.
Toutefois, les observateurs s’accordent à dire que l’Ei devait pertinemment savoir qu’en territorialisant ses capacités opérationnelles, il ne résisterait pas à une offensive internationale sur ses positions ; d’où l’hypothèse d’un «plan de continuité» qui serait sûrement basé sur le retour à la clandestinité, l’incitation à l’insurrection en exploitant les dissensions à l’intérieur même de la coalition désormais perçue comme une force d’occupation et les attentats terroristes de grandes envergures comme dernièrement à Mogadiscio.
Cette hypothèse d’une mutation vers «l’action directe» pure et dure contre des cibles «molles» avec le maximum de destruction doublée d’une «guérilla urbaine» dans les villes semble d’autant plus plausible que la majeure partie des «pays émetteurs de combattants» voient avec appréhension le retour de ceux-ci à la maison sans qu’un cadre juridique précis ne soit mis en place pour permettre de mettre hors d’état de nuire ces «combattants» qui ne peuvent être couverts par les conventions de Genève, alors même qu’un «Guantanamo» à l’européenne serait inimaginable.
Ainsi, les avancées sur le terrain des opérations ne signifient pas la fin du terrorisme international qui garde encore des capacités de mener des actions terroristes à l’échelle du «combattant» individuel ou avec de petits groupes infiltrés ou par des attaques à l’explosif de manière indiscriminée, surtout en Afrique qui offre encore une profondeur stratégique aux forces disloquées de l’Ei, notamment au Mali, au Nigeria et en Somalie.
Ainsi, depuis l’attentat contre les tours jumelles qui a motivé la remise au goût du jour de la doctrine de «preemptive war» par l’Administration Bush (2) contre «l’axe du mal», le monde entrevoit enfin l’espoir d’un «nouvel ordre mondial» dans lequel le terrorisme serait relégué au rang d’épiphénomène, à condition bien sûr de s’attaquer, comme disait Kennedy, aux océans de pauvreté qui entourent les «îlots d’opulence» dans lesquels se noient des milliers de citoyens du monde habitués à la part congrue du festin et qui entendent goûter de gré ou de force au panier de fromage comme une «volupté de fin gourmet» (3) ou finir sans sépulture au fond de «Mare nostrum» (4)
Colonel (er) Mamadou ADJE
Expert des Affaires Civiles
Spécialiste «Information de Défense»
Facilitateur WADPI»
Notes de l’auteur
(1)«L’arc d’instabilité» : zone couvrant de vastes territoires de l’Angola à l’Afghanistan en passant par l’Ethiopie, le Yémen du Sud, l’Irak et la Syrie décrite Brzinsnky préjudiciable aux intérêts américains et repris par les stratèges pour caractériser cette zone de non-droit aux confins de la Mauritanie couvrant tout le Sahel et la Corne de l’Afrique où les mouvements terroristes trouvent des territoires incontrôlés et des populations coupées de leur Administration centrale pour s’y établir.
(2 ) Preemptive war : Doctrine remise au goût du jour par l’Administration Bush consistant à attaquer dès lors qu’il y a assez d’éléments pour anticiper une attaque adverse. Cette doctrine est condamnée par le Droit international.
(3) Georges Courteline : dramaturge et romancier français né Georges Victor Marcel Moinaux.
(4) Mare nostrum : est une expression latine qui, traduite littéralement, signifie «notre mer» en évoquant le bassin méditerranéen (mer Méditerranée).

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