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Mamadou Seyba Traoré a partagé ses expériences au cours d’une rencontre tenue au siège de la compagnie Kaddu Yarakh. Des moments d’échanges pendant lesquels le metteur en scène du Théâtre national Daniel Sorano a examiné à la loupe la situation de cette vieille dame du 6e art tiraillée entre un passé glorieux et un présent quelque peu flétri. Il invite ainsi les artistes à reconquérir leur place «en se battant sérieusement».

Pendant de nombreuses an­nées, il a été l’une des figures de proue du Théâtre national Daniel Sorano. Le metteur en scène Mamadou Seyba Traoré est certes à la retraite depuis une vingtaine d’années, mais ses connaissances sur le théâtre en font toujours un expert. Invité à animer une session au «Penc mi» de la troupe Kaddu Yarakh, l’homme de l’art a partagé avec le public ses expériences. Faisant l’historique du théâtre national, M. Traoré de souligner l’existence de deux formes de théâtres développés parallèlement et concomitamment au Sénégal. «C’était d’abord le théâtre Sorano qui était considéré plus ou moins comme élitiste et le théâtre populaire qui était non seulement domicilié au ministère des Sports, mais aussi celui de la Jeunesse.» M. Traoré, qui reconnaît que l’intérêt du théâtre populaire c’était son organisation spatiale, souligne qu’il était «partout au Sénégal et était aussi puissant que les navétanes». «Les organisateurs, no­tamment Mademba Diop dont je salue la mémoire, ont développé des concepts solides et très cohérents par rapport à ce théâtre-là. Ils ont tenu ce qu’on appelle les assises du théâtre populaire à la Chambre de commerce de Dakar en 1969. Ils ont défini un certain nombre de choses, notamment le profil de l’artiste africain, un artiste polyvalent qui doit savoir chanter, danser, jouer de la comédie», rappelle Mamadou Seyba Traoré qui indique «qu’ils ont aussi abordé le thème du maquillage dans le théâtre traditionnel». «On a beaucoup de danses masquées, on a le simb (danse du faux lion) notamment. Il y a des techniques de maquillage spécifiques. Chaque représentation devrait durer 90 minutes. Il fallait nécessairement qu’il y ait un cœur d’ouverture, une scène folklorique, un poème, la partie dramatique. C’était bien pensé et bien organisé.  C’était une tentative de théoriser le théâtre. C’était extrêmement intéressant et important», souligne-t-il. «On a intérêt à retrouver ces documents et travailler dessus, changer ce qu’il faut changer», ajoute-t-il.

Héritage de Senghor
«Le Théâtre Daniel Sorano est pensé et créé par le Président Léopold Sédar Senghor selon sa vision de la culture. Mais celle-ci, c’était essentiellement la négritude, l’enracinement et l’ouverture. C’était de grandes pièces avec Thierno Ba, les Amadou Vieux Ba, Cheikh Hamidou Kane, Shakespeare, Molière. Il y avait autonomie entre les deux, que ce soit le ballet national et l’ensemble lyrique traditionnel», note Mamadou Seyba Traoré qui fait remarquer qu’il n’était pas rare que Sorano puise dans ce vivier venant du théâtre populaire. «Le Théâtre Sorano était considéré comme élitiste parce qu’on y parlait français pour ce qui est de la représentation de la troupe nationale dramatique. Et géographiquement, c’est situé dans le quartier du Plateau qui n’était pas facilement accessible à tout le monde. La Médina, Grand Dakar, Sorano étaient loin d’eux, ce qui faisait que c’était considéré comme destiné à un public particulier», indique M. Traoré, non sans manquer de souligner que l’Ensemble lyrique traditionnel a toujours été une troupe extrêmement populaire qui a attiré tous les Sénégalais. «L’Ensemble lyrique traditionnel recevait autant de professeurs d’université que d’ouvriers et de commerçants. C’était la troupe la plus populaire de Sorano. Si vous vérifiez au niveau des statistiques de Sorano, vous vous rendrez compte de la popularité de cet Ensemble et son ancrage fort dans le paysage artistique culturel. C’était de grands noms, c’était les Sombel, les Soundioulou Cissokho, Mahawa Kouyaté, Samba Diabaré Samb. Il y avait un grand chanteur pulaar, Abdoulaye Samba Seck. C’était une troupe qui réconciliait Sorano et la population sénégalaise», ajoute M. Traoré avant d’attirer l’attention sur un fait. «L’Ensemble lyrique traditionnel est toujours là. Maintenant le problème est que tous les membres de l’Ensemble ont des sous-ensembles. Ce sont des vedettes qui se lancent dans la production individuelle. L’en­semble ne connaît plus cet engouement parce qu’on peut aller voir Athia Wélé avec sa troupe, on peut aller voir Marie Ngoné avec sa troupe. L’En­semble a toujours ses inconditionnels. Mais elle a perdu un peu de terrain par rapport à la présence de ces troupes qui font le même travail», déclare M. Traoré.
Aujourd’hui, c’est avec lucidité que Seyba Traoré reconnaît que malgré les grandes créations qui continuent à se faire et la présence d’artistes de talent, «il y a une place à reconquérir qu’il va falloir retrouver en se battant sérieusement».

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