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Monsieur Thierno Alassane Sall reconnaît que, «dans sa tête de néophyte» et dans «le contexte né des découvertes de pétrole annoncées dans le bloc de Sangomar avec les perspectives des blocs de Cayar et de Saint-Louis, «l’idée lui trottait que le Sénégal aurait à gagner à annuler ce permis» attribué à Petrotim. Comme il le dit si bien, «sans une expertise réelle», sa présence (au ministère) «servait à habiller les décisions préparées par les sociétés pétrolières». Il note cependant : «De petits faits isolés m’intriguaient de temps à autre, mais pas au point de susciter des investigations poussées.»
Monsieur le ministre, il le fallait, avant de parler de ce secteur tout particulier. Pourtant cette inaction ne vous empêche pas aujourd’hui de sortir un livre de 500 pages, intitulé pompeusement : «Le Protocole de l’Elysée, confidences d’un ancien ministre du Pétrole.» Vous consacrez plus de 120 pages de votre pamphlet, le quart, à donc, un secteur, celui des hydrocarbures, dont vous assumez la méconnaissance du «néophyte». Nous allons décortiquer votre argumentaire bâti en grande partie autour des informations que la représentante pays de Tullow Oil, Mme Awa Ndongo, fournit à travers une lettre de dénonciation et aussi, à l’occasion d’un passage devant l’Ofnac (Office national de lutte contre la fraude et la corruption). Cette dame avait réussi, à travers ses dires et écrits, à faire croire qu’il y avait de la fraude dans l’octroi de deux Contrats de recherche et partage de production (Crpp) d’hydrocarbures portant sur les blocs de l’Offshore profond nord sénégalais à Cayar et Saint-Louis.
Ignorant tout de la marche d’un secteur dont vous aviez la charge et n’entendant que ce que vous vouliez bien entendre, par paresse aussi, vous vous jetez à pieds joints dans ce «piège» que la représentante de Tullow a tendu à toute l’opinion sénégalaise. Et vous prenez la paternité «des informations cruciales» consignées dans la lettre de dénonciation de l’octroi des blocs Offshore profond de Cayar et Saint-Louis ! Pour vous, «Aly Ngouille Ndiaye reçoit de la compagnie Tullow une correspondance dénonçant des pratiques sordides qui lui auraient coûté au dernier moment, des permis qu’elle négociait depuis trois ans, (pratiques graves, qui auraient été le fait de ses deux prédécesseurs au département de l’Energie…». (…)
Sans recul, ni doute méthodique, vous prenez pour argent comptant la théorie du complot montée de toutes pièces par la représentante de Tullow Oil en reproduisant in extenso sa lettre. «…Ces quelques lignes sont particulièrement accablantes pour les signataires des Crpp.» Pas d’hésitation devant «des informations en or massif fournies par Tullow». Dès lors, «ces contrats s’en trouvent définitivement frappés de nullité».  (…)
Monsieur Thierno Alassane Sall prend à son compte les «sous-entendus» de Tullow qui croit que «c’est son refus de s’associer aux malversations qui lui a couté les permis.» (…) Plus loin, il expose un long réquisitoire. «En effet, les renseignements fournis au président de la République par la lettre de Tullow Oil sont suffisamment graves pour n’envisager une autre option que l’annulation des permis. Sa conclusion fut sans appel. Les informations fournies par Tullow Oil, sont jugées «suffisamment crédibles pour saisir l’Ige» et par ailleurs «aucun élément nouveau si ce n’est l’intrusion de Aliou Sall».

Mauvaise foi, rétention d’information et insinuations mensongères
Thierno Alassane Sall a fait fi du fait qu’avant l’intrusion de Aliou Sall, dans ce qu’il est convenu d’appeler l’Affaire Petrotim, des vérifications ont pu être faites démontrant la mauvaise foi, la rétention d’information et les insinuations mensongères de la représentante pays de Tullow Oil au Sénégal. Dans sa lettre, Madame Ndongo soutient mordicus «depuis trois ans nous avions démarré des négociations avec les différents ministres de l’Energie, Monsieur Samuel Sarr et Monsieur Karim Wade, en collaboration avec la compagnie Petrosen».  Quelle est la valeur juridique ou légale de cette situation de négociations supposées en cours avec Petrosen ? Aucune, aux yeux de la loi de 1998 régissant le secteur pétrolier sénégalais. Tullow Oil présente ces «négociations déjà entamées et très poussées» comme un droit ou une exclusivité alors que rien n’empêche Petrosen, à l’étape des négociations, de prendre langue avec d’autres investisseurs intéressés. En effet, le code pétrolier dit en son article 10 alinéa 2 : «En cas de demandes concurrentes, aucun droit de priorité ne peut être invoqué.» Et cela, la représentante pays le sait bien, en présentant «les négociations assez poussées», pour faire croire aux nouvelles autorités qu’en octroyant les blocs à Petrotim, cela s’est fait en violation de la loi. Mais il y a pire, la représentante de Tullow ne donne aucun détail sur ces négociations. Elle se contente juste d’affirmer : «Ces négociations se sont heurtées à beaucoup de difficultés liées à des malversations proposées par ces deux ministres. Ce qui nous a beaucoup gênés.»
L’orientation de la lettre est claire dans un contexte chargé de changement de régime où l’idée de la traque des biens mal acquis commence à prendre forme. Le procédé est efficace, dans le flot d’accusations de mauvaise gestion des deniers publics contre les dignitaires du régime libéral fraîchement défait. On imagine aisément l’effet qu’une accusation de «malversations» à l’encontre de deux anciens ministres du régime de Wade, de surcroit, contre l’ancien ministre du «Ciel et de la Terre», et venant d’une compagnie pétrolière, pouvait provoquer auprès des autorités du ministère de l’Energie. Et naturellement et de bonne foi, Aly Ngouille Ndiaye n’a pas tardé à faire les diligences nécessaires pour y voir plus clair dans les conditions d’octroi des blocs de Cayar et Saint-Louis Offshore profond.

Sur demande de Karim Wade Tullow verse 3 millions de dollars dans un compte à Paris
D’abord, à propos du paiement de pénalités pour respect d’engagement de travaux pour le bloc de Saint-Louis Offshore, la représentante de Tullow parle «d’une redevance annuelle de 500 000 ou 200 000 millions de Dollars».  Voulant toujours faire croire au détournement, la représentante de Tullow explique : «Suite à un retard de paiement de la redevance annuelle, l’ancien ministre de l’Energie et des infrastructures, M. Karim Wade, nous a condamné à payer sous peine de pénalités.» Mais à la lecture de la lettre du ministre d’Etat Karim Wade, en date du 10 février 2012, on se demande quelle était réellement l’intention de cette dame. Lorsqu’elle parle devant les enquêteurs «d’une redevance annuelle», la lettre de Karim Wade évoque un autre motif, à savoir le retrait des Permis de Saint-Louis Offshore Peu Profond et le Paiement d’indemnités pour inexécution des engagements contractuels. Elle utilise l’injonction de virer la somme de 3 millions de dollars dans un compte Société générale de Petrosen, à Paris, comme une insinuation à peine voilée d’un autre détournement de deniers publics dans ce contexte de début de la traque des biens mal acquis. Pourtant la lettre de Karim Wade n’a rien d’irrégulier, car elle rappelle que «Tullow est assujettie à l’obligation de verser à l’Etat une indemnité pour inexécution des engagements de travaux pour cette période, soit un montant 3 000 000 millions de dollars Us».

Bonus de signature exigé illégalement par Petrosen
Pour convaincre de ces «malversations», la représentante de Tullow renvoie dans sa lettre à un mail du Dg de Ibrahima Mbodj lui réclamant «1.5 million de dollars par bloc en guise de bonus de signature». «Concernant le Saint-Louis Offshore que nous détenons et qui a fait l’objet d’un renouvellement en 2012, nous avons payé une pénalité de 3 millions de dollars versés dans le compte de Petrosen en France en mars 2012 (…)» Elle brandit des chiffres et le tour est joué, monsieur Thierno Alassane Sall avale l’hameçon. De manière dangereusement suggestive, la représentante de Tullow fait croire que l’ancien Dg de Petrosen, Ibrahima Mbodj, a tenté de leur soutirer 3 millions de dollars pour les deux blocs, en bonus de signature, en violation de la loi et ce, après l’octroi des blocs à Petrotim.
Son entreprise de manipulation se manifestera plus clairement à l’enquête de l’Ofnac. Sans préciser quand exactement, la représentante de Tullow répond aux enquêteurs qu’en «un moment donné des négociations», le Dg de Petrosen a demandé 1 500 000 dollars par bloc comme bonus de signature. Elle reconnaitra avoir «exigé la traçabilité» de cette requête qui n’est pas expressément prévue par la loi mais n’est pas exclue par les usages dans des négociations à compétition. C’est ainsi que «la société Tullow a demandé que cela soit formalisé par écrit, ce qu’ils ont fait par e-mail.»  Donc revenir dénoncer la demande de bonus de signature et la présenter comme une tentative de détournement, relève d’une manipulation, d’autant que le mail qui le matérialise est accolé à la lettre de mise en demeure pour le paiement des pénalités sur un autre bloc détenu par Tullow.
Pour accréditer sa thèse de détournement de deniers publics et dans ce contexte de changement de régime, la représentante de Tullow précise devant les enquêteurs de l’Ofnac ceci : «Nous n’avons pas payé ce montant dans le sens où nous étions entre les deux tours de l’élection présidentielle, et Tullow voulait attendre la fin des élections pour signer un accord.»  Tullow qui ne s’est jamais pressée pour signer se donne enfin un horizon proche. L’après-élection présidentielle qui pourrait voir son «ami candidat» devenir président de la République lui permettra peut-être d’user d’un passe-droit pour acquérir des droits sur les blocs de Cayar et Saint-Louis dans l’Offshore profond nord du Sénégal !

Le pari sur le candidat Macky Sall
La représentante de Tullow parle innocemment de la «deuxième alternance». Sans leur expliquer en quoi ce changement de régime à la tête du pays était considéré comme une aubaine. Sans dire que Tullow pensait que Macky Sall, «l’ami de longue date», allait, sans problème, leur livrer les blocs. On voit donc pourquoi Tullow avait volontairement retardé les négociations lorsque l’élection présidentielle de 2012 s’approcha, sachant que l’une de ses vieilles connaissances, Macky Sall, s’était déclaré candidat avec des chances de figurer, selon certaines chancelleries, parmi les trois premiers ou sera au second tour. Sans crier gare, Tullow s’est volontairement retirée des négociations, caressant l’espoir d’une victoire de son «ami». C’est dans ce contexte, que la société Petrotim, dont les promoteurs avaient signé un premier lot de Crpp en 2011 pour les blocs de Sénégal Sud Offshore profond et Rufisque Offshore profond, va contracter pour les deux blocs tant convoités. La représentante de Tullow aurait dû dire aux enquêteurs de l’Ofnac et le préciser dans sa lettre de dénonciation qu’en réalité, un accord ferme avait déjà été trouvé pour le bloc de Cayar Offshore profond.
(A SUIVRE)
Mbaye Sarr DIAKHATE
Journaliste spécialiste en pétrole

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