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Le Village artisanal de Thiès est dans la tourmente. Ce temple artistique par excellence, qui faisait jadis la fierté de la Cité du Rail, sa joie de vivre, est plongé dans une nuit sans fin. Une longue agonie démarrée au tout début des années 2000.

Mardi 3 juillet 2018. Au-dessus du Village artisanal de Thiès, une sorte de «Paradis» des arts perdu dans le 10ème, un paisible quartier populeux de la Capitale du Rail, plane un ciel assez clément. A l’entrée, un jardinier au visage radieux. Ici, on foule avec gaité de cœur le sol d’un espace artistique. Un site où l’ordre est de rigueur. Comme en témoigne bien d’ailleurs la disposition des bâtiments à l’architecture coloniale. De vieilles et hautes bâtisses alignées de façon symétrique. Une manière d’obéir à une certaine harmonie. «Le souci du moindre détail prime chez l’artiste, parce que d’une importance capitale», confie un passant. L’ordre est un principe bien au-delà des diverses apparences physiques des individus ou la misérable physionomie qu’offrent les bâtiments. Puisque pertinemment bien assimilé par les habitués de ce temple des Arts. «Nous ne laissons rien au hasard, jusqu’à l’environnement envieusement ornemental.»
Dans l’enceinte de l’espace artistique, dans l’atelier d’un sculpteur, Mamadou Moustapha Samb tient un morceau de bois dans les bras, et sans langue de bois, l’artiste explique que le village artisanal, patrimoine de la ville de Thiès, est en train de sombrer dans la déchéance. «Autrefois, c’était un lieu de rencontre et d’échanges entres touristes et artisans. Le lieu était pris d’assaut par les touristes et amoureux de l’art. Mais aujourd’hui, il est en manque de visibilité et de promotion. Il n’y a pas de publicité. Alors que le premier souci de l’artiste, c’est d’avoir cette proximité avec les gens qui gèrent le tourisme. Le tourisme, c’est de la proximité. Il faut d’abord aller aborder les hôteliers pour qu’ils puissent nous amener les clients», regrette le sculpteur sur bois qui insiste : «Il n’y a pas de publicité à ce niveau pour que les touristes puissent savoir qu’il y a quelque chose à Thiès.» Un tableau assez sombre qui montre, selon les professionnels de l’artisanat, que le Village souffre.
Pour eux, il lui faut une thérapie de choc pour qu’il se relève. En effet, le village artisanal de Thiès, fondé en 1966 pour regrouper les artisans professionnels dans les différents corps de métiers, à savoir la bijouterie, la maroquinerie, la sculpture, la peinture, les tisserands…, un lieu jadis de référence, ne fait plus la fierté de ses occupants. Entres autres, le manque de visibilité et l’absence de promotion, les artisans dénoncent l’isolement du village dans un quartier ou l’accès est difficile. «On aurait pu le construire en centre-ville ou encore à l’entrée de la ville, mais certainement pas au 10ème. Cela n’a aucun sens. Passez devant le Village, si vous ne faites pas attention, vous ne le verrez pas. Je me demande si les autorités avaient au préalable étudié le projet avant de passer à l’acte. Il est non seulement isolé mais souffre d’accès», déplore le jeune Maguette Ndiaye, un habitué du Village. De ce fait, les artisans peinent à y écouler leurs produits. Les visiteurs se font de plus en plus rares. Conséquence, «il  n’y a plus de vente, les chiffres d’affaires baissent, et  beaucoup sont obligés de quitter la chambre des métiers pour aller étaler leurs produits au marché. Et ceux qui ont plus de moyens et de possibilités transportent leurs objets dans la sous-région, en Europe ou aux Etats-Unis».

Sortir le Village artisanal de Thiès de l’ombre
Alors que faut-il faire ? Des jeunes étudiants, élèves et acteurs économiques appuyés par la structure Agf, veulent changer la donne. Et pour accroître la visibilité du Village artisanal de Thiès, jusqu’ici peu fréquenté par les Sénégalais, ils ont décidé d’ouvrir le village aux Thiessois, et aux Sénégalais en général et vulgariser les œuvres de ses artisans. Selon Amadou Gallo Fall, chef d’entreprise et porteur du projet, le Village artisanal ne doit pas être qu’un raccourci emprunté par les Thiessois pour se rendre d’un point à l’autre, mais un lieu qui laisse éclore un savoir-faire qui mérite d’être porté à la connaissance du grand public.  «Il y a beaucoup d’investissements qui ont été faits ici, mais le village n’est pas très fréquenté», constate M. Fall en faisant une visite guidée des boutiques et ateliers du Village. Il notera que le savoir-faire des artisans doit être vulgarisé et transmis aux plus jeunes.
Au cœur de ce projet, une initiative bénévole, deux jeunes qui se sont fait remarquer de par leur dévouement dans le social et le socio-économique, à savoir Idrissa Dia dit «Iraki» et Mouhamed Fara Ndiaye, reconnait Amadou Gallo Fall, rappelant que la structure qu’il dirige, établie à Thiès depuis 1999, «vient en appoint à la culture et à l’artisanat local».

Promouvoir l’artisanat et rehausser le «Made in Thiès»
Première étape d’une série d’activités, des échanges sont prévus avec les résidents du Village artisanal, afin de faire découvrir aux jeunes les corps de métiers qu’offre le Village artisanal dont les infrastructures en place sont à restructurer, indique-t-il. «Ici, il y a beaucoup de manquements auxquels ces élèves et étudiants devront pallier afin de rehausser le «Made in Thiès» et apprendre un métier.» Pour Idrissa Dia «Iraki», l’idée est de promouvoir tous les secteurs économiques de la ville de Thiès qui sont lésés. «Et c’est à nous de redorer le blason de notre ville. Il s’agit de montrer qu’à Thiès, il y a des lieux qui méritent d’être connus et promus. Des choses extraordinaires se font ici et les œuvres ne sont pas destinées qu’aux touristes seulement», rappelle-t-il.

«Les toubabs ne doivent pas être les seuls à profiter de notre artisanat» 
Amady Mbacké, artiste-peintre et sérigraphe, membre du Comité du Village artisanal de Thiès, embouche la même trompette et salue l’initiative des jeunes. «Nous avons besoin de cette promotion qui est un des paliers les plus importants pour développer ce Village artisanal. Nous saluons cet acte des jeunes qui veulent faire quelque chose pour leur pays.» De la bijouterie à la cordonnerie, en passant par la teinture, la décoration, la menuiserie métallique et bois, c’est tout un potentiel qui mérite d’être promu, vulgarisé, ajoute-t-il. «Si les mois de janvier, février et mars sont les périodes les plus rentables pour les activités du Village artisanal, on peut faire en sorte que la rentabilité se fasse sur toute l’année», préconise-t-il. Et «les toubabs ne doivent pas être les seuls à profiter de notre artisanat», con­clut Amady Mba­cké.
nfniang@lequotidien.sn

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