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Des visites officielles des Muqaddams de Fès entre 1922 et 1948, à l’inauguration de la Grande mosquée de Dakar par Hassan II, en 1964, avec une prière du vendredi dirigée par El Hadji Abdou Aziz Sy Dabakh en passant par l’escale historique, à Dakar, du Roi Mohammed V à son retour d’exil de Madagascar en 1955, Tivaouane a joué un rôle diplomatique majeur et pionnier dans les relations entre le Sénégal et le monde arabe.
De la mise en place de la Fédération des associations islamiques du Sénégal à l’implantation du Bureau régional de la Ligue islamique mondiale (Lim) au Sénégal en plus du raffermissement des liens entre notre pays et le Maroc ou l’Arabie Saoudite et l’Egypte, d’éminentes personnalités de l’école de Tivaouane se sont longtemps investies et ont accompagné le processus qui a conduit à la situation enviable des relations arabo-sénégalaises actuelles.
Dans l’histoire de la diplomatie et des relations entre le Sénégal et le monde arabe, Tivaouane et les nombreux autres foyers religieux qui y sont liés ont joué un rôle déterminant et ce, avant même l’indépendance.
Cet état de fait découle de liens historiques qui surplombent les seules réalités diplomatiques ou bilatérales et sont le fruit d’un long processus dans lequel le religieux comme élément facilitateur a eu un incontestable rôle.
Sans parler de la période récente où des personnalités religieuses issues de Tivaouane ou de son école comme Serigne Abdoul Aziz Sy Al-Amine et El Hadji Moustapha Cissé de Pire ont incarné le statut de véritables interfaces entre le Sénégal indépendant et le monde arabe, la ville de Maodo a toujours été au centre de ces relations.
La prédominance du paradigme institutionnel dans l’analyse du fait diplomatique, sous nos tropiques, a fait que cet aspect reste méconnu parfois même des spécialistes qui ne vont pas au-delà des circuits officiels, des déclarations ou encore des accords bilatéraux.
Il faudrait revisiter l’histoire des liens entre le Sénégal et le Maroc pour comprendre pourquoi le royaume chérifien lui-même a toujours tenu à mettre en avant la dimension religieuse comme capital symbolique que Rabat a fini par convertir en capital diplomatique…
Dans Falâ budda min shakwâ à travers une belle complainte poétique, Maodo exprime son regret de ne pouvoir se rendre physiquement à Fès (Wa kam ashtakî indal ilâhi ziyâratan). Mais l’impossibilité matérielle pour Seydi El Hadj Malick de se rendre à Fès n’a pas empêché des échanges entre Tivaouane, la communauté tijânie du Sénégal et la ville de Fès ainsi que d’autres régions du Maroc.
Ces échanges qui ont comme cadre principal la confrérie et l’appartenance commune à celle-ci ont amené certains grands dignitaires religieux marocains à effectuer des visites au Sénégal, dans une période où les conditions administratives des déplacements étaient plus que difficiles. Non seulement les moyens de communication n’étaient pas très développés, mais que les autorités coloniales françaises voyaient d’un mauvais œil tout contact entre les deux rives du Sahara dans le sillage du rapport William Ponty.
D’après nos entretiens, ces relations initiées déjà à son époque par El Hadj Malick Sy, lui-même, se sont poursuivies après sa disparition en 1922. Ainsi, son fils aîné et premier calife Seydi Ababacar Sy reçut la visite au Sénégal du petit-fils du fondateur de la confrérie Tijâniyya Cheikh Muhammad al Tayyib al-Tijânî en 1948. Cette visite inscrite dans la continuité des rapports entre la famille Sy et le Maroc sera suivie de celle de Sayyid Ben’amar al-Tijânî dès 1951 dont Serigne Mansour Sy Dabakh garde encore d’intéressantes traces photographiques.
Il faut savoir que ces relations et ces échanges ont toujours été inscrits dans une certaine continuité de part et d’autre. Rappelons que de son vivant, El Hadj Malick Sy avait essayé de rapprocher du Maroc sa famille, en l’occurrence son fils aîné Seydi Ababacar Sy, en le chargeant d’organiser la visite et la tournée au Sénégal de Cheikh Ahmad ibn Sâ’ih, de la branche Tijâniyya de la région de Rabat où se trouve encore leur Zâwiya.
C’est cette même volonté qui se manifesta à l’occasion des visites de 1948 et de 1951 lorsque Seydi Ababacar Sy confia à son frère et futur calife El Hadj Abdou Aziz Sy le soin d’organiser la tournée des marabouts Ben ‘Amar et Tayyib al-Tijânî à travers les villes et villages du Sénégal pour rencontrer les communautés tijânies.
C’est pourquoi, lors de nos études de terrain, on nous fit savoir, au niveau de la famille Sy, que le «vœu cher» formulé par El Hadji Malick Sy de se rendre à Fès et qui ne s’est jamais matériellement réalisé a été «exaucé» et s’est concrétisé lorsque son fils El Hadji Abdou Azîz Sy se rendit à Fès en 1949.
Signalons que cette visite à Fès s’est effectuée lors de son retour du pèlerinage à la Mecque, comme il est de coutume chez les Tijânis sénégalais ! Cette visite est d’une importance clé dans l’approche des relations entre le Maroc et la communauté tijânie du Sénégal dans le sens où la personnalité en question l’a effectuée comme le représentant de tous les fidèles du pays, en faisant ou renouvelant l‘allégeance à la zâwiya-mère.
D’après nos sources, très proches des personnalités concernées, c’est lors de ce séjour au Maroc que le futur calife de la Tijâniyya sénégalaise fit la connaissance d’un certain Ahmad Bensûda. Celui-ci devien­dra plus tard un des Conseillers du Roi Hassan II très attaché à la qualité des relations entre le Maroc et le Sénégal, notamment celles liant le Trône aux Zâwiya Tijaniyya.
Il s’est ainsi établi une tradition de coopération et de relations «personnelles» entre la communauté tijânie du Sénégal et le trône alaouite du Maroc. On pourra par la suite constater que, simultanément, étaient nées des relations semi-officielles entre acteurs politiques et relais religieux d’une coopération bilatérale.
Ainsi, El Hadj Abdou Aziz Sy de Tivaouane et Thierno[1] Saïdou Nourou Tall, petit-fils de El Hadj Omar Tall, seront les deux personnalités religieuses sénégalaises à aller accueillir le Roi Mohamed V du Maroc, lors de son escale à Dakar, alors de retour d’exil de Madagascar suite à de nombreux efforts de la part de personnalités sénégalaises religieuses comme politiques.
La zâwiya de Fès n’a jamais sous-estimé le rôle et la place des communautés tijanies et leurs marabouts dans les rapports entre le Sénégal et le Maroc. C’est certainement ce qui a assuré à ces rapports la continuité qui les caractérise encore aujourd’hui.
D’ailleurs, deux émissaires – et non des moindres – seront présents à Tivaouane suite au décès de Seydi Muhammad al-Mansour Sy, fils de El Hadj Malick Sy. En 1922, il venait – juste une semaine avant – de succéder à Seydi Ababacar Sy.
Ce sera l’occasion pour ces deux émissaires de Fès – Sidî Ahmed Tijânî et Chérif Muhammed al-Habîb Tijânî – d’assister à l’installation de El Hadj Abdou Azîz Sy comme calife de la Tijâniyya sénégalaise.
Serigne Maodo Sy, fils de El Hadji Abdoul Aziz Sy Dabakh, avait eu la générosité de nous fournir une copie de cette lettre manuscrite adressée par la Faqîh Cheikh Ahmad Sukayrij à cette même famille, à la mort de El Hadj Malick Sy afin d’appeler à l’unité de la communauté Tijânie[2].
Même à la mort de El Hadji Malick Sy en 1922, les rapports entre la ville de Tivaouane et, à travers elle, la communauté tijânie du Sénégal et le Maroc se sont distingués par cette imbrication d’un processus de coopération bilatérale et d’une légitimation religieuse de «liens historiques entre deux Peuples».
Les politiques tendent à se servir de cette réalité dans le cadre de la diplomatie d’influence. Elle devient même un outil de politique extérieure dans le sens où elle facilite la réception positive des initiatives bilatérales. La Maroc l’a bien compris dans sa stratégie africaine contemporaine.
Dans le cadre de cette tournure particulière des rapports sénégalo-marocains, on pourrait dire sans excès que les relations entre la «zâwiya et le trône» ont connu une intensification sans commune mesure, sous le règne de Hassan II.
Rappelons que le Roi du Maroc d’alors procédera à l’inauguration de la Grande mosquée de Dakar en 1964 ! On peut même se demander si les autorités sénégalaises, dans l’organisation protocolaire de cette cérémonie, n’avaient pas déjà une parfaite compréhension de l’enjeu de la Tijâniyya dans leurs rapports avec le royaume chérifien. Sans être l’imam «officiel» de la Grande mosquée par la suite, El Hadj Abdou Azîz Sy, par ailleurs calife de la Tijâniyya au Sénégal, fut désigné par les autorités sénégalaises pour diriger la prière inaugurale du ven­dredi  avec, précise Pape Makh­tar Kébé, «deux remarquables sermons prononcés devant Sa Majesté le roi Hassan II».
Ainsi, d’après nos multiples entretiens avec les guides religieux et muqaddams de la Tijâniyya, nous avons toujours senti la volonté unanime de placer les relations sénégalo-marocaines à un niveau «exceptionnel». Les différentes familles de la confrérie essayent même de mettre en exergue leur proximité avec le royaume chérifien par l’intermédiaire de la «zâwiya mère» de Fès. Ainsi, on note cet aspect chez les autres acteurs de la Tijâniyya sénégalaise qui ont tous leurs réseaux de relation au Maroc, pourvu qu’ils puissent accéder à la reconnaissance de la zâwiya-mère de Fès. A côté des relations entre Tivaouane et le Maroc, d’autres obédiences tijânies ont établi de nombreux contacts avec le royaume, utilisant les réseaux confrériques.
La dernière tournée de l’actuel khalife général des Tidianes Serigne Mbaye Sy Mansour a été l’occasion d’une réception au ministère des Habous et des affaires islamiques, accueillis par Ahmed Toufiq qui voyait en cette visite une continuité des rapports historiques.
Mais le Maroc qui est dans une stratégie de promotion de son modèle islamique comme partie intégrante de sa diplomatie d’influence sur le continent a bien réalisé l’importance capitale de la Zawiya de Tivaouane en tant qu’alliée incontournable avec laquelle il partage le Fiqh malikite, le dogme ash’arite et le Taçawwuf dans le contexte d’une forte concurrence des offres religieuses et spirituelles.

Dr. Bakary SAMBE
[1] Thierno signifie marabout en peul ; c’est l’équivalent de
serigne en wolof.
[2] – ce manuscrit nous a été remis par le petit-fils d’El Hadji Malick Sy, Maodo Sy à Dakar, août 2001.

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