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Un accident de la circulation. Photo d’illustration.

La route tue et énormément au Sénégal. Depuis les hécatombes du dernier Magal de Touba jusqu’au drame survenu sur la route de Tamba il y a quelques jours, on ne compte plus le nombre de victimes d’accidents de la circulation. Les plus chanceux sont traumatisés à vie et traînent des séquelles d’une tragédie vécue quelque part où ils se seraient trouvés au mauvais moment. D’autres prennent tout simplement le chemin des cimetières, laissant derrière eux des veuves, des veufs, des orphelins et souvent des parents éplorés à jamais.
Qui ne se souvient pas de ce drame survenu il y a quelques années sur la Vdn où un chauffard n’avait trouvé rien de mieux à faire que d’envoyer des élèves qui revenaient de l’école sept pieds sous terre ? On s’en était ému. On avait déploré et ensuite l’affaire fut rangée aux oubliettes. L’autoroute Seydina Limamou Laye a également sa contribution dans les drames. On ne compte plus le nombre de victimes qui ont succombé sur cette voie. Partout ailleurs, on note la même chose. Le macabre s’installe sur nos routes.
Selon une étude du ministère des Infrastructures, des trans­ports terrestres et du désenclavement, environ 500 personnes périssent annuellement du fait d’accidents de la circulation. Des pertes en vies humaines qui agrègent lourdement le budget de l’Etat. En effet, leur coût représentent 1% du Pib, soit environ 77 milliards de francs Cfa.
C’est dire alors qu’il y a urgence. Des informations tirées du Bulletin d’analyse des accidents corporels (Bac), publié par la Brigade nationale des sapeurs-pompiers (Bnsp), font froid dans le dos. En neuf ans (entre 2002 et 2011), 3 177 personnes dont 1 205 piétons ont été arrachées à l’affection de leurs parents, proches et amis dans des accidents de la route au Sénégal. 49 mille 747 autres s’en sont sorties avec des blessures dont 21 mille 274 jugées graves. Ce qui, selon la même source, prouve si besoin en était que les «les accidents de la route contribuent largement à l’appauvrissement et à la désolation des familles en emportant des bras valides, en participant à la prolifération d’orphelins, d’infirmes, etc.».
Ces chiffres donnent tout simplement la chair de poule. Pourtant, pour dramatique que cela soit, les explications vont des plus rationnelles au plus loufoques, mais toutes ont tendance à oublier le primordial qui est la sécurisation des populations et nous y reviendrons plus loin.
Pour toute explication, un chauffeur de taxi me raconte des histoires à dormir debout. Selon lui, ces accidents, surtout ceux qui surviennent sur l’autoroute, Seydina Limamou Laye, axe Patte d’Oie-Malick Sy, seraient l’œuvre d’un diable (rab) qui traverse la route avec ses enfants. Celui-ci renverserait tout véhicule qui tenterait de heurter un de ses rejetons. Il faut vraiment vivre au siècle de l’obscurantisme pour croire en de pareilles sornettes qui heurtent toute logique cartésienne.
L’autre explication, celle-là tentée par les autorités du ministère en charge des Transports, est plus plausible, car plus rationnelle. C’est en effet la conjugaison de plusieurs facteurs qui est à la base de ces drames. Il y a d’abord «le conflit entre la voiture et le piéton» qui y contribue pour 43% des cas et 2%  des cas résultent de l’état de dégradation des routes. Les plus dramatiques, selon toujours ces autorités, relèvent de l’humain qui traîne des tares liées à son comportement sur les routes, à la somnolence au volant, à l’utilisation de substances psychotropes, «la drogue», au défaut de maîtrise, à l’indiscipline et au manque de civisme. Tout cela est la cause de 92 % des accidents de la route.
«Indiscipline» et «manque de civisme», deux mots qui ressortent de cette étude et qui constituent deux tares qui gangrènent la société sénégalaise dans son ensemble et partant, qui portent un sacré coup aux usagers des routes. Combien de conducteurs sont-ils à faire preuve de «maateey» sur les routes ? Difficile du répondre avec exactitude. Mais les faits sont là pour en témoigner, car à ce jeu, les chauffeurs professionnels (conducteurs de taxis, de bus, de Tatas, de cars rapides, de Ndiaga Ndiaye) ont toujours beau dos. Les particuliers ne sont pas en effet exempts de reproches.
Comment veut-on conduire, se concentrer et s’appliquer sur ce que l’on fait, si on se met à suivre une vidéo, clips et pièces de théâtre, histoire de tuer le temps ? On ne peut hélas courir deux lapins à la fois.
Comment veut-on conduire, se concentrer et s’appliquer sur ce que l’on fait, si l’on a sur ses genoux son enfant, parce que tout simplement celui-ci refuse de se mettre à l’arrière ? Moralité bien sénégalaise, «mieux vaut les larmes d’un enfant que celles des adultes».
Comment veut-on conduire, se concentrer et s’appliquer sur ce que l’on fait, si on manipule son téléphone portable, en répondant à un appel, en envoyant des textos à un correspondant couché, lui, dans son lit ? Les exemples ne manquent pas.
Autant d’interrogations qui cependant traduisent notre irresponsabilité, voire notre incivisme.
Face à tout cela, il urge alors aux autorités de poser des actes concrets. Le Président Macky Sall a récemment remis au goût du jour son fameux concept de «tolérance zéro» pour mettre un terme à cette série de catastrophes. Mais cela représente une condition nécessaire, mais hélas pas suffisante. Certes, il est temps de sortir la cravache pour punir sévèrement les coupables. Même si les syndicalistes du transport, jouant sur le registre de la réticence, demeurent contre le permis à points, force est tout de même de reconnaître que c’est un pas de géant dans la résolution de ce problème qui constitue une véritable épine aux pieds de tous les Sénégalais et même des hôtes étrangers qui vivent parmi nous.
L’autre paire de manches, c’est le renouvellement de ces cercueils roulants que nous qualifions pompeusement de transport en commun, sans oublier l’instruction civique des populations. Et là, un fait a attiré mon attention. Un vendredi matin, parce que le Président Macky Sall devait se rendre à l’aéroport pour prendre son avion, les gendarmes interdisaient aux piétons la passerelle située à côté de la Boa sur la route de l’aéroport, les obligeant à emprunter l’autoroute à cette heure de pointe. Moi-même, j’en fus victime. Je n’ai pas encore compris la rationalité d’un tel comportement, cherchant jusqu’à présent à en comprendre la logique. La sécurité d’un seul citoyen, fut-il président de la République, vaut-elle la vie de centaines de ses compatriotes ? Une question à méditer. Mais bon, …
Autre fait d’incivisme qu’il faudrait combattre, c’est le non-respect par les automobilistes, qui qu’ils soient d’ailleurs, des passages réservés aux piétons, mais également l’absence de feux et de panneaux de signalisation dans tout le pays. Les seuls feux qui marchent encore dans Dakar sont ceux situés sur le boulevard de la République. Pour l’explication, pas besoin d’un dessin.
Ce concept de «tolérance zéro» ne saurait avoir d’effets positifs que s’il s’accompagnait de mesures hardies dans la sécurisation des populations, car il n’existe pas et ne saurait exister de pays sans accident de la circulation. Il faut alors des mesures de sécurisation des populations.
Combien de brigades de sapeur-pompiers existe-t-il dans ce pays ? Combien en existe-t-il dans les zones réputées «accidentogènes» ? Combien de véhicules de secours d’urgence et même de structures équipées, capables de sauver des accidentés de la route, compte-t-on au Sénégal ? Combien de Sénégalais sont capables de porter secours à un accidenté sans aggraver son cas ? Je n’ose même pas parler de l’existence d’hélicoptères uniquement dédiés à ça, comme cela se fait dans certains pays. La liste est loin d’être exhaustive.
C’est dire alors qu’il faut certes aller vers la «tolérance zéro», mais il faut aussi que l’Etat joue sa partition dans la sécurisation des populations afin que les éventuels accidentés de la circulation puissent recevoir les soins idoines dès la survenue du drame. Cela permettra aussi de sauver des vies humaines.
Souleymane KANE
Journaliste Free-lance

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