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Depuis plusieurs mois, l’élection présidentielle a mobilisé la raison et la passion de toutes les composantes de la société sénégalaise. La proclamation des résultats du scrutin du 24 février 2019, avec la réélection au premier tour du président de la République sortant, clôture une élection rythmée avec divers rebondissements et nombre d’enseignements. Après l’euphorie de la victoire d’une part et le goût amer de la défaite de l’autre, l’heure est à l’évaluation. Les analystes ne manquent pas.
Si certains cadors de l’opposition manifestent leur incompréhension vis-à-vis de certaines contrées qui, bien que pataugeant dans une pauvreté extrême ont choisi la continuité, des partisans de la mouvance présidentielle, quant à eux, fustigent l’hostilité d’autres villes envers le Président sortant malgré un bilan infrastructurel fort élogieux. Bien que les termes utilisés me paraissent relever d’une extrême maladresse, le directeur d’une importante société de la place, en pointant ce contraste à sa façon, a dit tout haut ce qui se murmurait tout bas. Les déductions approximatives et les conclusions simplistes vont bon train et le vote basé sur des considérations ethniques, confrériques et géographiques au détriment des critères objectifs est pointé du doigt. A première vue, tout porte à le croire. Heureusement, les apparences sont trompeuses. Certes de l’œil d’un profane Touba a voté en faveur de son «nouveau mbokkou talibé», le Fouta a plébiscité son enfant prodige, la Casamance, Thiès ou Fatick ont cédé à la tentation du fils du terroir et la liste est loin d’être exhaustive. Ce triomphe de l’émotionnel sur le rationnel que le politiquement correct maquille sous le terme «vote affectif» cache des allures plus profondes et des raisons plus dissimulées. Il est vrai que, comme disait Blaise Pascal, le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. Cependant, force est de constater que des raisons parfois enfouies dans les décombres de l’inconscient peuvent constituer la raison d’un amour ou d’un désamour.

Touba, la cité
promise ?
La légende raconte que Moïse, le prophète des Hébreux, n’a pas pu voir la terre promise parce qu’il n’a pas su utiliser à bon escient son fameux bâton devant le rocher. A Touba, le Président Sall, lui non plus, n’aura pas vu l’électorat promis. Malgré les moyens matériels conséquents déployés sur place et l’immense foule qui a accompagné son meeting d’ouverture à Mbacké, il peine à conquérir le vote si symbolique du bastion du Mouridisme et ceci, depuis son accession à la Magistrature suprême, malgré les promesses illusoires des pontes locaux. Le vote de Touba en défaveur du régime en place, deux mois après l’inauguration de l’important projet d’autoroute à péage qui relie la ville sainte de Bamba à la capitale Dakar, et les apparentes réalisations en termes de voirie et d’assainissement dans la localité, peut étonner plus d’un. Pourtant, le vote basé sur le critère de la «mouridité» des candidats tant indexé est mis à rude épreuve par les faibles scores du candidat Madické Niang réputé si proche des autorités maraboutiques locales, ainsi que le Président sortant qui lui-même ne cesse de se revendiquer de la confrérie mouride. Bien que de telles considérations soient affichées de manière ostentatoire en surface, les raisons véritables paraissent beaucoup plus profondes.

La caricature
d’une caricature…
Certes dans un climat de saturation médiatique où les nouvelles technologies de l’information et de la communication font la pluie et le beau temps, nombre de critiques acerbes à l’encontre du locataire du Palais ne reflètent qu’une volonté manifeste de leurs auteurs de franchir le mur de l’indifférence pour attirer l’attention. Attirer les projecteurs en jetant des projectiles, telle est la nouvelle méthode pour se faire une place au soleil de la toile. Et malheureusement, cela semble donner ses fruits : la rumeur dit qu’à Touba, les détracteurs du Président attirent plus son attention que ses propres partisans. Et bonjour la surenchère ! Cependant, le macky-bashing se nourrit aussi et surtout d’errements répétés de ses alliés et représentants locaux rattachés – à tort ou à raison – à son régime et qui renvoient une image peu reluisante tant par leurs attitudes que par leurs propos. De même, la vision «carte postale» que se renvoient mutuellement la mouvance présidentielle et l’électorat de Touba n’est pas sans conséquences sur le résultat issu des urnes. C’est à l’image de deux individus qui communiquent via un écran de fumée, un subtil jeu de miroir. Chacun, croyant apercevoir l’autre, ne perçoit en réalité que sa propre représentation de cet autre. Représentation d’autant plus fallacieuse que ce que l’on pense être l’autre n’est que son propre reflet devant la glace. Ainsi, s’engage-t-on dans un cercle vicieux où l’ignorance réciproque mine l’atmosphère et corrompt la perception. Caricature contre caricature ou la caricature d’une… caricature.
Il faut l’avouer, à Touba, l’image du Président est engoncé, peut-être malgré lui, dans des carcans caricaturaux. Pour s’en exfiltrer, il convient au préalable de dissiper le portrait caricatural que lui-même semble avoir de Touba. Derrière la colline, il n’y a pas que du sable, mais tout un monde à explorer…
«La carte n’est pas le territoire», disait Alfred Kobersky. Les cartes sont multiples et le territoire est unique. En ce sens, la carte perceptuelle du régime est à des années-lumière du territoire authentique de Touba.
Nier l’influence et l’autorité de l’élite religieuse dans ce territoire relève de la mauvaise foi. Cependant, les aspirations et revendications légitimes du «bas Peuple» sont malheureusement étouffées par le cliquetis abasourdissant d’un certain «chapelet alimentaire». De même, les silhouettes affamées de corps fantomatiques sont ensevelies sous les draps fantasmagoriques d’un mercantilisme religieux.
Pourtant, à côté du Touba des strass et paillettes, des salons climatisés et des noms «pompeux» qui accueillent le Président, il y a le Touba des faubourgs, où les preux anonymes errent dans la galère et s’enterrent dans la misère. De tout temps, sur le plan administratif et infrastructurel, Touba a toujours souffert de l’étiquette de «cité religieuse» qui relègue en second plan son poids démographique et les potentialités de sa population silencieuse, sans noms de famille clinquants. Ainsi, ces habitants du Touba des périphéries, en réalité détenteurs du véritable pouvoir, exclus des assemblées consultatives, trouvent leur seul champ d’expression dans les urnes ; en démocratie, la carte d’électeur étant la seule voix pour ceux qui n’ont pas de voix, encore moins de voies vers la lumière du progrès. La jeunesse de Tindody, Usine Glace, Oummoul Khoura, Sam, Alieu, Tawfekh, Ndam, Darou Khoudoss, Darou Marnane, Darou Miname, Madiyana (et la liste est loin d’être exhaustive) dont la voix est longtemps restée inaudible sous le brouhaha incessant des trafiquants d’influence et autres représentants autoproclamés, n’attend qu’à être considérée à sa juste valeur et être écoutée.
La révolte est d’autant plus accentuée par l’indignation d’une partie de la population locale qui s’offusque de l’attitude de ses dignitaires accusés d’être proches du régime et dont les actes posés rament aux antipodes de la spiritualité de Bamba. Par le vote sanction, le Président n’est pas toujours forcément la cible. Et ce n’est pas tout.

L’influence
de groupe…
«L’action inconsciente des foules se substituant à l’activité consciente des individus est une des principales caractéristiques de l’âge actuel», disait Gustave Lebon concernant la psychologie des foules. Ce qui est diplomatiquement nommé «le vote affectif» s’apparente plus à une mauvaise interprétation de cette influence de groupe qui fait que l’émotion positive ou négative des individus séparément est décuplée voire travestie lorsqu’ils sont en groupe. Il est vrai que «la complexité des faits sociaux est telle qu’il est impossible de les embrasser dans leur ensemble, et de prévoir les effets de leur influence réciproque», mais une analyse minutieuse est susceptible de lever un coin du voile. Il n’est pas étonnant qu’il existe un fort taux d’indécis qui décident de voter pour un candidat donné au contact d’une communauté ou une fois sur le lieu du scrutin en fonction de la tendance apparente. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la publication des sondages est prohibée en période électorale du fait qu’elle peut orienter le vote et biaiser le résultat. Le plus souvent, cette influence de la foule épouse des références de surface (ethnie, religion, confrérie, région) qui mettent en exergue ce que les individus qui la composent ont en commun. Qu’elles s’agissent de «mbokkou talibé» ou de «néddo ko bandum», ces considérations ne constituent en réalité que la partie visible de l’iceberg de motivations beaucoup plus profondes et parfois inconscientes ou tout simplement le fruit de l’absence de motivations plus solides du fait d’un désert d’idéologies politiques, la nature ayant horreur du vide. Pour s’en apercevoir, il suffit de convoquer la théorie de l’émergence cyclique des niveaux d’existence bio-psycho-sociaux du Professeur Graves, plus connue sous le nom de théorie de la spirale dynamique, pour constater la béance vertigineuse qui peut exister entre valeurs de surface, valeurs cachées et valeurs profondes. Aussi, cette théorie permet-elle de comprendre que les problèmes existentiels déterminent les motivations et que celles-ci ne sont pas toujours d’ordre matériel ; d’où l’impertinence de vouloir séduire des communautés orientées sur d’autres niveaux d’existence par des réalisations uniquement matérielles ou le contraire.
Enfin, ce semblant de repli identitaire, aussi superficiel soit-il, remet au grand jour une autre problématique : la fragilité de l’adhésion commune à l’Etat-Nation. Les individus s’identifient-ils réellement à la Nation ? La structure de nos Etats reflète-t-elle les aspirations des individus et des communautés qui les composent ? Les valeurs de surface de nos institutions héritées de la colonisation correspondent-elles aux valeurs profondes du Peuple ? N’y a-t-il pas d’autres ensembles holarchiques plus puissants que l’Etat-Nation dans l’inconscient populaire ? Si oui, comment concilier les premiers autour du second dans une parfaite synergie, afin d’explorer les infinies potentialités de notre pays ? Car à l’encontre de toutes les lois mathématiques, en matière de ressources humaines, le résultat de l’addition de deux unités n’est pas égal à leur somme, mais tend vers l’infini…
Regrouper toutes les composantes de la Nation autour de l’essentiel : tel doit être le défi commun pendant le quinquennat à venir.
Serigne Aliou MBACKE – Diplômé en Administration
et échanges internationaux

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