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Birahim Seck, coordonnateur du Forum civil.

Le coordonnateur du Forum civil attend des «réponses précises et documentées» du gouvernement et non pas uniquement celles de l’Union européenne, après la publication du nouveau protocole d’accord de pêche. Birahim Seck regrette le «manque de transparence» dans la gestion du secteur de la pêche.

Après les licences de pêche délivrées à des navires chinois, le Sénégal signe un accord de partenariat avec l’Union européenne. Qu’en pense le Forum civil ?
Nous attendions des réponses précises et documentées du gouvernement du Sénégal plutôt que de l’Union européenne. Il appartenait au ministère en charge du secteur de communiquer sur ce nouvel accord avant même que la presse n’en parle. D’ailleurs, nous nous réjouissons de cette prise de conscience remarquable de la presse sur la non-transparence et les méfaits qui entourent le bradage de nos ressources, surtout halieutiques. Le secteur de la pêche ne peut plus fonctionner comme avant. Les populations ont besoin de connaître le système de gestion de leurs ressources halieutiques dans la plus grande transparence. Il est inconcevable que ces accords soient négociés jusqu’à ce stade sans que le gouvernement ne communique clairement pour informer les propriétaires de ces ressources, à savoir le Peuple. Ensuite, nous exigeons la publication du rapport d’exécution de l’appui financier sectoriel de l’accord 2014-2019. Nous ne parlons pas d’un rapport d’évaluation venant de l’Union européenne, mais de celui du gouvernement du Sénégal. Il n’est pas concevable que de l’argent soit dépensé sans qu’il n’y ait de redevabilité. Il faut impérativement la publication d’un rapport sur l’utilisation de l’argent reçu de l’Union européenne. Cela est de la responsabilité première de l’Etat du Sénégal. De plus, le gouvernement doit communiquer de façon transparente sur les données scientifiques de la ressource qui l’ont amené à signer ce nouvel accord. Le manque de transparence dans l’attribution des licences et la signature des accords de pêche engendrent des doutes sur la fiabilité des statistiques fournies par les dirigeants, surtout en matière de débarquement. Le Sénégal ne peut pas se glorifier de 400 mille tonnes de débarquement pour la pêche artisanale alors qu’on n’est pas sûr que le poisson est pêché dans nos eaux. Les licences de pêche offertes par la Mauritanie en sont une illustration. La santé de la pêche sénégalaise ne doit pas être appréciée par rapport aux poissons pêchés en dehors du Sénégal ; d‘où une nouvelle dynamique dans la gestion des ressources halieutiques. L’Assemblée nationale est aussi interpellée pour éclairer les Sénégalais sur les termes éventuels de la ratification de ce nouvel accord. En somme, le Président est appelé à concrétiser son engagement de 2016 pour faire adhérer le Sénégal à la Fiti (Fisheries transparency initiative). Aujourd’hui, la Mauritanie est citée en exemple de bonne gestion de ses ressources halieutiques. Ce n’est pas un secret si elle arrive à offrir des licences de pêche aux pêcheurs sénégalais. C’est une honte pour le Sénégal d’aller en Mauritanie pour solliciter des licences au profit des pêcheurs artisanaux alors qu’on peut avoir un système de gestion et de régulation plus transparent, plus efficace, plus dynamique et plus performant au vu des nombreuses ressources humaines dont dispose le Sénégal dans le domaine de la pêche, surtout au niveau territorial. Les autorités mauritaniennes ne badinent pas avec la protection de leurs ressources extractives. C‘est cela la responsabilité et la proactivité. La problématique des licences de pêche est un enjeu stratégique de transparence.

Peut-on faire le lien entre les problèmes de la pêche et la résurgence de l’émigration clandestine ?
Ce sont les pêcheurs qui le disent eux-mêmes. Le gouvernement ne peut pas se couvrir par le déni. Les multiples bateaux de pêche qui traînent leurs filets dans les zones d’opération des acteurs artisanaux ne donnent aucune chance aux pêcheurs de Guet-Ndar, Kayar, Kafountine, Mbour, Yoff, Joal ou de Bargny. Ils opèrent une razzia halieutique avec son lot de désolations qui allongent la liste de migrants irréguliers. Ce qui est encore plus préoccupant, c’est que des femmes et de très jeunes enfants bravent ce grand danger. Le secteur de la pêche n’a point besoin de spectacle ou de fausse communication, mais d’une réorientation stratégique en appuyant les acteurs de la pêche artisanale qui ont besoin d’être accompagnés vers une modernisation sérieuse et prudente.

Le ministère de la Pêche dit procéder à l’audit du pavillon Sénégal pour con­naître le nombre de licences. Est-ce que cette réponse vous convainc ?
Dans notre déclaration du 7 juin 2020, nous avions proposé cet audit suite à nos deux rencontres avec les industriels du Gaipes et le ministère de la Pêche. D’autres également l’avaient proposé, le ministère probablement, mais à ce stade le secteur a besoin d’actes promouvant la transparence. Le Forum civil compte rencontrer à nouveau le ministre, s’il nous le permet bien-sûr. Nous en avons parlé à ses proches collaborateurs, car nous avons constaté qu’à côté du manque de transparence, le secteur de la pêche est aussi affecté par des problèmes de dialogue entre les acteurs et d’intérêts personnels (de part et d’autre) au détriment de l’intérêt général. Et le ministre doit être au-dessus de la mêlée et appeler à une large concertation. Ce constat découle de nos rencontres avec les industriels du Gaipes, le Caps, des acteurs de terrain à Saint-Louis, Mbour, des représentants d’institutions et de Chambres de commerce, des journalistes spécialisés sur la pêche etc. Nous avons aussi recueilli des avis des agents du ministère au niveau central et au niveau déconcentré. Le climat actuel ne profitera ni au ministre ni aux acteurs connus, mais sera au détriment de la politique de développement du secteur impulsée par le président de la République, mais aussi du Peuple et en particulier des populations vivant des océans. Le secteur de la pêche est miné par un manque de transparence et de divergences plus personnelles que stratégiques. Donc le problème du secteur est loin de se limiter à l’audit du pavillon sénégalais qui certes reste essentiel.

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