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Les matières premières sont souvent sources de conflits et d’inégalité dans les pays qui les produisent. Pour éviter ce phénomène, Philippe Chalmin, économiste et président-fondateur de Cyclope, recommande au Sénégal d’isoler la rente du pétrole et du gaz naturel du reste de l’économie. M. Chalmin s’est entretenu avec le journal Le Quotidien en marge de la conférence-débat organisée la semaine dernière, par le Groupe de recherche et d’étude sur la démocratie et le développement durable en Afrique (Gredda) en partenariat avec le Port autonome de Dakar (Pad) et l’Excellence universitaire africaine (Eua).

Vous êtes l’auteur de la citation: «Les matières premières sont importantes pour l’Afrique, mais l’Afrique n’est pas importante pour les matières premières.» Expliquez-nous.
Les matières premières sont importantes pour l’Afrique, parce qu’effectivement, pour la plupart des pays africains, les matières premières, différentes selon les pays, représentent une part essentielle de leurs recettes. Que ce soient le pétrole, le métal que ce soient dans une moindre mesure, quelques produits agricoles comme le café ou le cacao. Et donc l’économie de la plupart des pays africains continue d’être dépendante de l’exportation des prix des matières premières, que ce soient le pétrole pour l’Angola, le cacao pour le Ghana ou la Côte-d’Ivoire,  le cuivre pour la République démocratique du Congo,…Par contre, l’Afrique n’est pas importante pour les marchés de matières premières, parce qu’elle a souffert ces dernières décennies d’un moindre investissement. Donc, la part relative de l’Afrique dans la production mondiale de matières premières a eu tendance à diminuer. L’Afrique reste importante pour quelques produits comme les phosphates au Maroc, le cacao pour la Côte-d’Ivoire, le Ghana. Mais elle est marginale dans les marchés auxquels on pense comme le café. Elle pèse très, très peu lourd pour le cuivre malgré la République démocratique du Congo, la Zambie. Et donc relativement, l’Afrique n’a peu d’importance pour les matières premières quand je compare à l’Amérique latine, à l’Australie ou à des pays comme le Canada ou la Russie.
Pensez-vous comme les autres que les matières premières sont une malédiction pour les pays qui les produisent ?
L’historien que je suis est obligé de constater que dans la plupart des cas, et cela remonte à très loin quand l’Espagne recevait l’or et l’argent du nouveau monde, les matières premières ont été une malédiction pour le développement économique, pour la Société civile et pour la modernisation d’une société. Ça c’est le constat de l’historien. Aujourd’hui, je dirais que l’exploitation des matières premières c’est avant tout un défi, parce qu’on sait les risques qu’elles représentent et donc il va falloir pour les pays qui les produisent, et je pense au Sénégal et au gaz naturel demain, mettre en place des dispositifs permettant de répondre à ce défi et d’éviter ce qui n’est pas inéluctable mais qui l’a quand même été très largement ces dernières années, c’est-à-dire la malédiction des matières premières.
Quel genre de dispositifs devrait-on mettre en place pour éviter cette malédiction des matières premières, concrètement ?
En bâtissant les murailles de Chine entre la gestion de la rente et l’économie quotidienne en se disant que l’argent issu des matières premières ne doit pas être consacré au financement quotidien d’un pays et  c’est assez logique. Vous avez beaucoup d’argent, à la limite, imaginons que du jour au lendemain, vous gagnez à la loterie, vous avez beaucoup d’argent, dans un premier temps, vous aller dépenser beaucoup, augmenter votre consommation, acheter une superbe voiture sans d’ailleurs vous demandez si vous aurez demain suffisamment d’argent pour mettre de l’essence dans la superbe voiture. C’est à peu près cela. Vous avez du pétrole qui arrive, vous construisez de grands immeubles, etc. Vous vous endettez sans vous demander si demain le prix de ce pétrole sera suffisant pour vous permettre de rembourser vos dettes. Le taux d’équilibre budgétaire à quel prix du baril du pétrole, est-ce que les pays équilibrent leur budget ? Il y a deux ans, la moyenne était de l’ordre  de 100 dollars le baril pour les pays de l’Opep. Cela veut dire que quand le prix du baril est en dessous de 100 dollars, ces pays dégagent des déficits budgétaires. Com­ment ils vont les financer ? Soit en puisant dans vos poches, si vous n’en avez plus, vous aller emprunter sur les marchés, mais les emprunts il faut les rembourser un jour.
Alors quel conseil donnez-vous au Sénégal où l’on a découvert du gaz naturel et du pétrole ?
Mais justement d’arriver à isoler la rente du pétrole et du gaz naturel du reste de l’économie, de se dire que ce pétrole et ce gaz naturel ne doivent pas être utilisés  pour financer le quotidien de l’économie, de l’Etat providence sénégalais, j’allais dire. Qu’une partie de cette rente peut être utilisée pour les travaux d’infrastructures. Que la chance du Sénégal, c’est d’avoir du gaz naturel et que ce dernier va pouvoir être utilisé sur le pays pour pouvoir accélérer  la montée en électrification et sortir du charbon en particulier. Peut-être d’ailleurs utiliser ce gaz naturel, au niveau de la sous-région, pourquoi pas monter des partenariats avec les pays proches comme le Maroc et donc  finalement faire de ce gaz naturel une source de richesse et non pas ce que trop souvent cela a pu être dans de nombreux pays, une source d’inégalité et de pauvreté.

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