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Souleymane Abdallah est un administrateur économiste à la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies, basée à Addis Abeba, en Ethiopie. Il travaille au Centre africain des politiques commerciales dont la vocation est d’assister les Etats membres africains dans tous les processus, notamment les négociations commerciales en particulier sur la Zone de libre-échange continentale africaine. Dans cet entretien en marge du Forum sur la Zone de libre-échange continentale africaine, M. Abdallah affirme que le principal obstacle à la mise en œuvre de l’accord est l’appréhension de cette dernière par les Etats, selon leur niveau de développement.

Où en est-on avec la liste des produits sensibles à protéger ou à exclure de la libéralisation des échanges dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine ?
Effectivement, l’accord portant sur la Zone de libre-échange continentale africaine prévoit 10% de produits dits sensibles et exclus. Les produits sensibles vont représenter 7% et les produits à exclure 3%. Les produits sensibles, les 7% feront l’objet de libéralisation. Mais au lieu de cinq ans, le délai accordé aux Etats sera beaucoup plus long et ces produits sont identifiés sur la base de leur importance stratégique pour les Etats. Les Etats, qui estiment que dans certains secteurs ils ne sont pas prêts à s’ouvrir pour le moment, dans l’immédiat, ont un délai d’ajustement pour faire le travail nécessaire de préparation pour ne pas exposer directement les secteurs sensibles à la concurrence. C’est ce qui justifie cette liste d’exclusion des produits sensibles. Les produits sensibles qui représentent les 7% eux feront l’objet de libéralisation, mais à un stade ultérieur. Mais le mécanisme de la Zlecaf prévoit que les Etats parties transmettent au niveau central la liste des produits qu’ils considèrent sensibles et des produits exclus. Mais du fait qu’on ait des niveaux d’intégration beaucoup plus avancés, notamment au niveau des sous-régions africaines, dans le cas d’espèce au niveau de la Cedeao, le processus est beaucoup plus en avance, puisque la Cedeao, elle-même, a un tarif extérieur commun. Les Etats membres de la Cedeao n’ont pas intérêt à aller en ordre dispersé pour la préparation et la soumission des produits sensibles et exclus tout simplement, parce que le fait d’avoir un tarif extérieur commun, si vous voulez exclure un produit ici au Sénégal et que la Guinée décide de ne pas l’exclure, un Guinéen peut importer ce produit sans droit de douane en Guinée et puis le faire rentrer au Sénégal. Donc, cela n’aura pas de sens, puisque le tarif extérieur est commun aux Etats membres de la Cedeao que s’ils identifient collectivement les produits sensibles et les produits exclus. Comme cela, les tarifs vont s’appliquer de façon uniforme, quel que soit le pays de la Cedeao où l’importation se passe. Le processus a pris un peu de retard, ce n’est pas quelque chose de très inquiétant, mais les pays sont engagés dans cette logique. Le dialogue et des échanges ont déjà commencé entre les Etats membres pour l’identification précisément de ces produits. Cela se fait au niveau régional dans le cadre de la Cedeao.
Y a-t-il des dispositions juridiques pour obliger les Etats signataires à respecter les textes de l’accord ?
C’est une approche d’abord volontariste. Si un Etat partie accepte de signer l’accord et de le ratifier, cela veut dire qu’il s’engage à respecter pleinement les dispositions de l’accord. C’est valable pour la Zlecaf et pour n’importe quel accord. Pour le respect de la mise en œuvre, il est prévu un dispositif institutionnel d’accompagnement. Il n’est pas simplement une affaire de signature et de ratification et puis faire confiance à la volonté des Etats parties. Un dispositif institutionnel est prévu, un secrétariat, en l’occurrence pour la Zlecaf, va se mettre en place. Le Sénégal est l’un des pays africains candidats pour abriter ce secrétariat avec une candidature assez forte qui a fait l’objet d’évaluation par des missions de l’Union africaine au courant du mois de mai. Le prochain sommet de Niamey en juillet va permettre de voir plus clair sur l’opérationnalisation effective de ce dispositif institutionnel. C’est lui qui va être le gardien du temple. C’est ce secrétariat qui va se charger de la vérification, de la conformité de la mise en œuvre, que les Etats parties respectent leurs obligations. Et s’il y a des manquements ou des failles, le mécanisme et le dispositif prévoient des sanctions pour s’assurer que tous les Etats respectent leurs engagements.
Quel genre de sanctions ?
Des sanctions commerciales. Mais j’espère que dans un premier temps, on n’ira pas jusqu’à ce stade. C’est comme ce que vous voyez à l’Organisation mondiale du commerce (Omc). Un Etat peut être suspendu, un Etat peut être exclu. Dans le pire des cas, il y a des amandes. C’est une batterie de sanctions qui sont là pour s’assurer que les Etats parties s’inscrivent dans une logique de mise en œuvre et s’en tiennent à leurs engagements auxquels ils ont du reste librement souscrit.
Quel est aujourd’hui le principal obstacle à la mise en œuvre de la Zlecaf ?
Je pense plus à des appréhensions. Je travaille beaucoup avec les Etats et c’est assez paradoxal, n’est-ce pas ? Quand je vais dans des pays qu’on appelle les petits pays, ils me disent : «Voyez-vous, cette affaire est une affaire de grands pays en Afrique qui sont avancés, qui ont une certaine industrie. Ils veulent juste venir inonder notre marché.» Et à l’inverse, quand je vais dans des pays assez avancés, le discours est tout autre. On se dit que «non, il y a des pays en Afrique qui ont des minima sociaux très bas et qui sont capables de produire à bas coût et ils vont venir prendre notre marché qui est déjà un marché intérieur assez solvable». Vous comprenez, quand vous voyez ce qui se passe au Nigeria, toute la réticence qu’il y a autour de cette question. On espère que le Nigeria va joindre les pays signataires de l’accord. A ce stade, 52 pays l’ont signé, il n’y a que trois qui sont encore au stade de consultations pour le faire. Mais on attend bien que personne ne reste en marge de ce mouvement historique pour le continent parce qu’il est porteur d’avenir et de développement.

ksonko@lequotidien.sn

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