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Il ne faut pas se limiter aux archives restituées par la France concernant le massacre du Camp Thiaroye en 1944, il faut faire des études scientifiques pour éclairer cette page de l’histoire. C’est la conviction du Pr Mor Ndao, chef du Département d’histoire de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad). L’historien revient dans cet entretien sur cet évènement tout en donnant des pistes pour que Thiaroye 44 soit un marqueur et inscrit dans la mémoire officielle.

On va commémorer le 1er décembre les 75 ans du massacre du Camp Thiaroye. Symboliquement, que reste-t-il de cette page sombre de l’histoire de l’Afrique ?
Ce qui reste, c’est ce souvenir d’un événement qui est gravé dans la mémoire collective, même si cette mémoire est éclatée. Il y a la mémoire officielle, la mémoire communautaire, la mémoire sociale. C’est un événement majeur qui est utilisé par les politiques. Le politique a son agenda par rapport à ces événements, la jeunesse, les intellectuels et l’Armée aussi. La mémoire est là, les évènements se sont déroulés il y a presque 7 décennies, et les gens se souviennent de ce massacre qui, à ne pas douter, a redéfini les relations entre la métropole et les colonies d’Afrique. C’est une mémoire qui doit être célébrée et réinvestie aussi. Est-ce que cette mémoire officielle est en phase avec l’agenda des politiques, des autorités ? Est-ce que exactement c’est ce qui s’est passé ? Est-ce qu’il ne faudrait pas réinterroger cette mémoire, essayer de voir ce qui peut être capitalisé, tirer des enseignements et redéfinir nos relations avec la France ?
Le constat est qu’au Sénégal, le 1er décembre n’est pas marqué par des évènements commémoratifs comme cela se fait dans d’autres pays dans ce genre de situations. Qu’est-ce qui explique qu’ici ce devoir mémoriel ne se fait pas sentir ?
Il faut relativiser quand même. Avec l’accession du Président Wade, il y a eu une bataille symbolique, une bataille mémorielle qui a été menée par lui pour ressusciter cet événement. C’est la raison pour laquelle une journée a été dédiée aux tirailleurs. Cela c’est pour créer un souvenir. L’Armée aussi s’est réappropriée cet événement pour en faire un marqueur. Le lieu supposé où le drame s’est produit et où ils ont été enterrés a été retravaillé pour en faire un lieu de mémoire. Maintenant ce qui est sûr, est-ce que l’événement, compte tenu de son ampleur, a-t-il été célébré à sa juste valeur ? C’est cela la question. Evidem­ment la mémoire sélectionne, oublie. Si on ne l’interroge pas, on ne la réactualise pas…
Est-ce que l’événement est commémoré à sa juste valeur ?
L’événement mérite d’être célébré et replacé parce que c’est un marqueur, c’est une rupture fondamentale dans la redéfinition des relations entre la métropole et les colonies. Pour la première fois, des quidams contestent et remettent en question l’autorité coloniale. Tout ce qu’ils évoquent, c’est le droit à la justice, à l’égalité, à un traitement décent. Cela repose même la question de la redéfinition des relations entre les périphéries et la métropole. Les populations africaines sont des sujets. Jusqu’où un sujet peut-il interpeller la puissance coloniale pour poser des questions de revendications relatives à l’émancipation politique, à l’égalité ? Cela pose toute la problématique de l’idée coloniale. Cette dernière est ambiguë, controversée et contradictoire parce que si on réfléchit profondément aux idéaux ayant animé la révolution française, «Egalité, Liberté, Fraternité», c’est un message qui s’adresse à l’humanité tout entière. Comment faire de ces idéaux un viatique et en retour dominer et opprimer ? Le débat s’est posé bien avant Thiaroye. Clemenceau a un discours un peu progressiste par rapport à l’idée coloniale, les radicaux de gauche aussi ont une idée par rapport à cette conception de la colonisation. Jule Ferry par contre a une idée opposée, donc le débat est ancien. Quel doit être le statut de la colonisation, du colon, des colonies, des Africains dans le dispositif impérial ? Cela a traversé toute la fin du 19ème siècle. Ce qui se passe à Thiaroye, c’est le prolongement de Gorée, c’est-à-dire au 15e et 16e siècle il y avait les relations de domination entre l’Europe et l’Afrique. Et ils ont mis en place un dispositif d’exploitation des colonies. L’oppression se matérialise avec la traite atlantique, l’esclavage. Ce sont ces mêmes rapports qui se prolongent jusqu’à Thiaroye parce qu’on est des sujets. Un sujet n’a pas de droit. Dans le contexte colonial, c’est normal. Peut-être que nous avec le regard du temps on peut s’interroger, mais dans le contexte colonial c’est normal d’autant plus que dès 1944, Brazzaville avait fixé les conditions du jeu. Aucune idée d’émancipation immédiate ou lointaine n’est à bannir et à exclure. Donc dans ce dispositif de domination et d’oppression, toute masse critique à même de contester et de remettre en question le projet colonial constitue une menace réelle. Aujourd’hui, on parle de terrorisme. A l’époque, c’était aussi la même chose. C’était une masse critique qui remettait en question les fondamentaux du système colonial. La répression, on peut la lire comme ça, comme une logique, une réaction normale.
Pour rester sur la question de la mémoire, Camp Thiaroye n’est plus ce qu’il était. Vu ce qu’il représente historiquement, ne devait-on pas le laisser comme tel ?
Cela pose le problème des lieux de mémoire. Quand on spolie, disons ces lieux de mémoires, on y met tout, on efface aussi la mémoire. L’autoroute à péage qui traverse un peu une partie du camp devrait être accompagnée. Je pense que cela a été fait par ce qu’on appelle une archéologie préventive. On parle de 35 morts…
De 70 morts maintenant…
Le rapport officiel parlait de 35 morts jusqu’à ce que (François) Hollande ne vienne pour reconnaître les 70. D’autant plus que le 5 décembre 1944, le général Dagnan parle dans son rapport de 70 tués. Et les blessés ? On ne le saura jamais. Et quand on fait les statistiques entre ceux qui sont embarqués à Morlaix, ils étaient des prisonniers de guerre qui ont travaillé et qui devaient être payés même par les Allemands. Ensuite, il y a eu le blanchiment des troupes coloniales. Lorsque la victoire profile à l’horizon, il fallait blanchir les troupes coloniales et éviter la prégnance des troupes noires. La tendance était de rapatrier le maximum de troupes noires vers les colonies. Et en 6 mois, 9 678 tirailleurs ont été rapatriés vers le continent africain. Lorsque le corps du général Leclerc, les tirailleurs venus d’Afrique centrale, puis ceux soutenus par les forces françaises libres ont libéré la province, il y avait un surplus d’effectif. Il fallait les effacer du regard, de la mémoire, du paysage. Donc il fallait les éparpiller, les cacher, donc les rapatrier en Afrique. C’est dans ce contexte que ces prisonniers de guerre qui étaient au nombre de 3 261 devaient être rapatriés. Et le lot qui devait venir à Dakar, c’était 1 600, mais d’autres rapports mettent 1 280. Armelle Mabon soutient qu’il y a 2 000 embarqués.
Est-ce que les archives numérisées remises par la France permettent aujourd’­hui de connaître la vérité sur le nombre de morts, mais aussi le lieu d’inhumation ?
Est-ce que toutes les archives ont été restituées aussi ? La mémoire sélectionne, trie et classifie. Ce sont des copies qui ont été restituées. Est-ce que le bilan officiel, les événements tels qu’ils ont été, ont été conciliés dans ces archives-là ? C’est une véritable problématique. Evidemment que les archives sont une avancée pour la compréhension de ces événements même si dans les faits cette mémoire officielle peut être falsifiée et tronquée parce que des témoignages oraux mettent en évidence des fosses communes. Des habitants de Thiaroye se rappellent les grandes fosses communes où ont été enterrées les victimes du massacre. Je ne parle pas de mutins parce que c’était une tuerie, un meurtre organisé. Armelle Mabon va jusqu’à dire que si on fait le décompte entre ceux qui sont embarqués à Morlaix le 5 novembre 1944, ils venaient de la Flèche, on les a regroupés à Morlaix, ils transitent par Casablanca. Mais il y a un événement que beaucoup ignorent. A Casablanca, ils ont eu contact avec des soldats américains. Depuis 1942, les troupes américaines occupent la Méditerranée. Lorsque les Américains ont vu des gens presque en guenille, maltraités, cela leur a fait mal. Ils leur ont donné un nouveau partage des tenues. Beaucoup disent qu’ils sont venus à Dakar avec des tenues américaines. C’est un élément de plus qui aggrave la situation parce que les Américains sont à Dakar depuis décembre 1942 et les Anglais également. Et les relations entre les Anglais et les Français, les Américains et les Français étaient très heurtées. La relation des Américains avec De Gaulle était très froide. Le passage à Casablanca et le contact avec les Américains ont aggravé le degré de suspicion. Ils allaient peut-être venir poser la question de l’indépendance nationale. C’est dans ce contexte qu’il faut lire et comprendre Thiaroye 44, la géopolitique internationale, le retour des alliés, l’occupation américaine, l’influence que les Américains peuvent avoir sur les populations coloniales. Tout cela va aussi participer à la suspicion au niveau de l’espace colonial. Armelle Mabon, lorsqu’elle fait le rapport entre ceux qui sont embarqués à Morlaix et finalement ceux qui sont libérés avec le meurtre, il y a un trou de 325 tirailleurs qu’on ne retrouve plus. Dans le rapport du général Dagnan, il parle d’hécatombe. Je ne dirai pas que ce sont des centaines, mais l’effectif de 70 doit vraiment être réajusté. C’est un massacre parce que c’est la gendarmerie, les soldats du premier régiment, du 7e régiment d’artillerie coloniale, il y a aussi un char américain M3. Il y a l’ampleur de l’armement face à des gens démobilisés. On peut comprendre l’ampleur du massacre.
Est-ce que vous rejoignez Armelle Mabon quand elle parle de «crime de masse prémédité» ?
Oui, c’est une tuerie…
Donc il ne s’agissait pas de mutinerie comme ils ont voulu le faire croire ?
Ça c’est la mémoire officielle, ce n’est pas une mutinerie. Qu’est-ce qu’ils ont demandé ? Leurs pécules, que les promesses soient tenues par la puissance coloniale. Et lorsque Dagnan est venu à Thiaroye, les tirailleurs ont remis leurs revendications sur la table, ils ont travaillé dans les camps de concentration, ils doivent avoir quelque chose. Ensuite, la promesse a été faite avant même l’embarquement à Morlaix et beaucoup avaient refusé. Et pour certains, ¼ du pécule leur avait été versé. Pour les ¾, on leur a dit dès que vous débarquez à Dakar, on vous donne. Vous comprenez ces gens avec la rigueur du climat, de l’emprisonnement, le travail obligatoire, les affres et les besoins d’aller voir les parents après des années… On peut comprendre certains agissements. Ils ont bloqué le véhicule du général, ils l’ont un peu bousculé. Le général s’est engagé d’honorer toutes les échéances avant la fin du mois de novembre. Ce qui est gênant, c’est que ça a été prémédité parce qu’il a demandé l’avis de ses supérieurs.
Cela veut dire qu’il a pris tout son temps ?
Il a pris tout son temps, c’est un massacre. Evidemment dans les archives, ce qui est écrit insiste sur le caractère de la mutinerie, mais c’est une tuerie organisée. Le contexte colonial c’est ça. Nous sommes des sujets, on n’a pas de droits et les tirailleurs sont astreints au code de l’indigénat parce que l’espace colonial était compartimenté en deux entités. Si vous habitez dans les 4 communes, il n’y a pas de problème, vous êtes des citoyens français. C’est la portion congrue par rapport à l’ensemble de l’Afrique occidentale française. Les autres c’est l’indigénat, les corvées, le travail obligatoire, deuxième portion du contingent, les réquisitions et les prestations. Si immédiatement on remet en question ce dispositif mis en place depuis le début du 19e siècle, on est en dehors des normes établies par la sphère coloniale et la loi est là. C’est dans ce contexte qu’il faut placer les événements de Thiaroye.
Les familles des victimes ont lancé une pétition pour réclamer justice, mais aussi pour exiger l’exhumation des corps puisque, selon eux, l’emplacement des fosses communes est connu. Est-ce qu’elles ont une chance de voir leur demande prospérer ?
C’est une lutte, une bataille qu’il faut mener, un rapport de forces qu’il faut établir. Si les fosses communes sont là, avec l’archéologie, le carbone 14, les méthodes de datation, la médecine légale, on peut savoir les origines du décès. La médecine légale peut l’attester. Ensuite, ça sera un apport incontournable pour éclairer cette page sombre de notre histoire.
Cela suppose une volonté politique des dirigeants africains d’une manière générale et plus particulièrement de l’Etat sénégalais…
L’Etat sénégalais a fait des pas en ce sens. La journée est célébrée. Le lieu de mémoire supposé où ils sont enterrés est entretenu parce qu’à l’époque, les gens vendaient sur les tombes. Même à supposer que ce lieu n’est pas le lieu du massacre de toute façon, c’est un lieu de mémoire. Des pas ont été faits par rapport à ce qui s’est passé. Mais est-ce que ces pas sont à la hauteur de l’ampleur de ce massacre ? Je ne saurais répondre. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut se battre. Les historiens ont des techniques, des objets, des méthodologies très avancées qui permettent avec l’Adn, la médecine légale, l’archéologie d’éclairer cette page de l’histoire. C’est une bataille juste qu’il faut mener parce qu’au-delà de tout cela, il faut restaurer la vérité historique, les faits. En tout cas ne pas se contenter des archives qui éclairent une partie. A côté il y a l’archéologie, les fouilles, la mémoire collective. Il y a lieu de faire un travail de collecte intensive au niveau de Thiaroye, au niveau des familles de rescapés pour restituer les faits tels qu’ils se sont passés. C’est une histoire douloureuse, mais qui peut aussi nous galvaniser. Cela peut-être une prise de conscience. Si vous allez à Thiaroye, il y a le groupe Bmg 44, il y a un rappeur qui travaille sur ce thème, il y a la cinématographie. Compte tenu de l’avancée de la science, on est en mesure d’éclairer ces pages sombres de notre histoire.
Pour en revenir à la question de la mémoire, il y a aussi le fait que cette partie de l’histoire n’est pas suffisamment enseignée dans les écoles…
Il y a quand même un vide dans les programmes d’enseignement. Nous avons du pain sur la planche. Pour que les gens enseignent, il faudrait qu’il y ait des sources, des études scientifiques qui puissent être vulgarisées, enseignées dans les collèges et à l’école élémentaire. Que ça soit les puissances publiques, les intellectuels ne se sont pas investis à fond pour faire de ces événements des dates repères. Chaque société a ses dates repères. Le 14 juillet, c’est la révolution française. Le 11 novembre, c’est l’armistice. Nous, quelles sont nos repères officiels ? Thiaroye 44 devrait être un marqueur, il devait être inscrit dans la mémoire officielle. Ce lieu doit être matérialisé, vu, marqué dans l’espace. C’est un lieu qui doit être sûr et cette mémoire doit être sûre. Ce savoir doit découler d’études documentées par des scientifiques, mais les recherches doivent être diffusées et enseignées à travers les curricula pour que le Peuple se réapproprie le Thiaroye 44. Thiaroye 44, nous en ferons ce que nous voudrons, s’il permet de redéfinir nos relations avec la France. Cela peut être un début d’une prise de conscience pour l’émergence du Sénégal parce que le développement ce n’est pas seulement quelque chose d’économétrique, des statistiques, des courbes de la croissance, le développement est dans la tête. Quand les gens prennent conscience d’un fait, ils se situent historiquement, ils n’ont aucun complexe par rapport aux autres. Cela peut être le début du développement. Le développement est culturel. Les pays asiatiques se sont développés en se basant sur les ressources humaines. Il faut les former bien sûr, mais la prise de conscience on est capable de faire quelque chose. Ce complexe aussi d’infériorité ou de supériorité consistant à penser que nous, les Africains, sommes toujours à la traîne, il faut le déconstruire. L’humanité est une, les facultés du genre humain sont universelles. Thiaroye 44 peut être un mobile, un viatique qui peut galvaniser le Peuple à prendre conscience des enjeux et défis du continent africain. Le combat pour la liberté, la justice est éternel. Ce que ces anciens militaires refusaient doit être inscrit dans notre comportement quotidien : l’injustice, l’égalité entre les races, les Nations et les hommes. Pour ce combat, les tirailleurs ont bénéficié du soutien de beaucoup d’entités. En France, il y a eu le Parti communiste et même des anciens combattants de France. Ils ont appuyé les tirailleurs concernant la lutte pour la décristallisation des pensions de retraite. C’est sous Wade que des avancées significatives ont été faites. (…) Si on lit Thiaroye comme le prolongement de l’injustice de la domination et des liens entre le Nord et le Sud, nous sommes aussi interpellés à redéfinir notre attitude, notre posture par rapport à l’Occident.
Ce n’est pas un combat qui doit être mené seulement par le Sénégal. Il y a les autres pays africains de l’Aof à l’époque qui sont concernés…
Ça dépasse même l’Aof parce que si le corps a été mis en place en 1857 par Faidherbe, il doit être dans la conquête et la pacification. Progressivement, ce corps s’étend à toutes les entités de l’Afrique occidentale française, et de l’Afrique équatoriale française. Ils se sont battus pour la conquête et la pacification, mais dès qu’ils viennent avec la Première guerre mondiale, les premières grèves, notamment en Guinée, qui ont été notées, ont été le fait des tirailleurs démobilisés durant la grande guerre. Au retour, ils attendent leur réinsertion, leurs pécules, un mieux-être, mais ils constatent que rien ne change. Cela a été une sorte de prélude à la naissance du nationalisme africain. Donc, ce sont des combattants de la liberté, ils ont participé grandement à l’édification d’un monde libre (…) Est-ce qu’on les a payés ? C’est la question, c’est inique, c’est inimaginable. C’est-à-dire des gens qui se sont battus, qui sont mobilisés pour vous libérer, ils reviennent, on ne les décore pas, on les massacre. Logiquement c’est inimaginable. Mais c’est la logique colonialiste, on est des sujets, on n’a que des devoirs.

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