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Dans les sites d’orpaillage à Kédougou, ce sont des centaines de mineurs (es) qui sont pris au piège et forcés à la prostitution et au travail minier. Face à l’absence de l’autorité de l’Etat, les Ong essaient de sauver ces migrants qui ont du mal à retrouver le fil de leur vie normale.

A Kédougou, la lumière de l’or a rendu aveugles des milliers de personnes, attirées par les mirages des mines d’orpaillage. Derrière l’activité aurifère se cache un drame : le trafic et la traite d’êtres humains, qui se banalisent à cause de l’impunité. Aujourd’hui, les villages de Karakhéna et de Banataco connaissent leur prospérité grâce à l’exploitation artisanale de l’or. C’est l’un des sites d’orpaillage de la région de Kédougou où le flux migratoire est très important grâce au développement fulgurant de l’activité du métal précieux. Cette situation a attiré des migrants issus des pays de la sous-région et le développement de la traite des mineurs à cause de l’implantation de réseaux de trafic entretenus par des Nigérians, Ghanéens, Burkinabè, Sénégalais, Ivoiriens, Togolais, Maliens, Guinéens et Béninois. Un business qui regroupe tous les pays de la sous-région. Et les chiffres font froid dans le dos, n’est-ce pas Aliou Bakhoum ? «Depuis 2013, nous sommes en train d’intervenir dans la migration dans le cadre d’une étude de référence. On avait recensé dans les sites d’orpaillage 1109 enfants dont 123 enfants migrants qui effectivement venaient avec les Burkinabè pour les aider à travailler sur le concassage des cailloux», détaille le chef de l’antenne régionale de l’Ong La lumière, qui s’intéresse au fonctionnement des sites d’orpaillage traditionnels.
Le système mis en place est huilé. Par conséquent, il est difficile de pénétrer ces réseaux où l’omerta est la loi. A Karakhéna, le soleil ne décourage pas les «chercheurs» de l’or, qui creusent, tamisent, mais ne prononcent mot. Sur place, des enfants, pris au piège, font les tâches adultes. Comment en est-on arrivé là ? «La question de la migration est très difficile à régler parce que, comme vous le constatez, ce sont des enfants qui viennent avec leurs parents ou bien même avec des tuteurs. La confiance constitue aussi un problème parce que parfois on dit voilà nous sommes du même village quand vous partez au Sénégal, on vous donne trois enfants à amener. Mais, une fois au Sénégal, ils sont exposés au travail des moulins», explique M. Bakhoum. C’est un travail acharné, qui vole à ces gamins leur avenir. Ils sont surtout sans revenus et sans éducation.

Mineures forcées à la prostitution
Dans toutes ces zones, le couple or-sexe fait des ravages, entretient le proxénétisme. Comme tout site d’orpaillage, Karakhéna et Banataco, où cohabitent une douzaine nationalités de la sous-région, n’échappe pas à cette réalité. Située à 90 Km de la commune de Kédougou et à 30 km de la commune de Saraya, dans l’arrondissement de Bembou, Kharakhéna est l’un des plus gros villages de la région de Kédougou qui connait sa prospérité grâce à l’exploitation artisanale de l’or. Le village abrite un site d’orpaillage de renom et constitue une attraction pour des populations en tous genres et de toute nationalité. Niché à 30 kilomètres de la frontière entre le Sénégal et le Mali, le village grouille de monde et vit dans une ambiance enfiévrée. L’étranger est vite reconnu et dévisagé dans ce village, qui a connu une explosion démographique dont une partie est constituée de travailleuses du sexe essentiellement des Nigérianes. Un véritable trafic de personnes, avec un réseau de trafic très huilé, qui s’opère au niveau des sites d’orpaillage. Il s’agit de bandes organisées depuis le Nigeria avec des ramifications au niveau de chaque zone ou lieu de transit jusqu’à la destination finale. «Il y a des sergent-recruteurs établis au Nigeria et un comité d’accueil basé à Kédougou, explique une source, qui a préféré rester anonyme. Elles avaient l’espoir d’aller en Espagne pour travailler dans les restaurants ou dans les salons de coiffure. Mais la destination est au Sénégal précisément à Kédougou dans les sites d’orpaillage.» «Les jeunes files sans se poser des questions et sans hésitation sont embarqués à bord d’un véhicule. Le trajet est : Nigeria, puis Cotonou (Benin), Togo-Mali. Ils vont séjourner là-bas le temps qu’on leur fabrique de fausses pièces d’identité. D’ailleurs pour les mineures, ils vont augmenter l’âge pour pouvoir les amener. Une fois à la frontière sénégalo-malienne, les convoyeurs récupèrent leurs papiers et leur annoncent le travail qu’elles doivent faire : la prostitution. N’ayant pas le choix étant  loin de leur famille, elles sont obligées de se conformer aux décisions de leurs bourreaux, qui confisquent leurs pièces d’identification et les convoyeuses menacent d’attenter à leur vie à travers des pratiques mystiques si toutefois elles refusaient de collaborer. Elles acceptent tout bonnement la décision pour échapper aux menaces», retrace un connaisseur des sites. En écho, l’Ong La lumière ne dit pas autre chose à travers ses études. Sur place, elles n’ont plus le choix : «Quand elles refusent de coopérer on leur demande de rembourser tout ce que la proxénète a dépensé, à savoir son transport et sa nourriture jusqu’au site. Généralement ça tourne autour de 1,5 million jusqu’à 2 millions F Cfa, donc parfois des mineures ne pouvant pas supporter l’acte sexuel boudent pour aller se réfugier à la gendarmerie ou à la police. Avec l’Onudc, nous avons pu en tout cas identifier 30 cas de mineures qui ont été amenées au Sénégal et qui ne savaient pas ce qu’elles devaient faire. On leur avait proposé un voyage en Espagne pour travailler dans des restaurants. Parmi ces filles il y a même des élèves qu’on a amenées au Sénégal et elles se sont retrouvées dans la prostitution. Et la plupart des cas que nous avons reçus de 2013 à nos jours sont passés par les Forces de l’ordre pour venir vers le centre. Donc nous avons tout fait d’abord pour les maintenir au centre et nous avons demandé des ordonnances de garde provisoire à l’Aemo, qui nous a donné en tout cas, à travers le Tribunal pour enfant, mandat pour pouvoir garder ces personnes et aller chercher un partenaire et les retourner en famille», explique M. Bakhoum. Il ajoute : «C’est en ce moment que nous avons collaboré avec l’Organisation internationale pour la migration (Oim) pour nous aider à retourner une vingtaine de filles avec des projets de reconversion de 2000 dollars. Donc ça nous l’avons réussi ici. J’avoue que nous sommes très organisés dans la région parce qu’il y a un représentant des Nigérians, qui nous aide et qui constitue un relais même. Et depuis notre intervention, nous avons pu dénoncer et faciliter l’emprisonnement de 5 proxénètes avec l’intervention des Forces de l’ordre. Donc il y a un grand travail qui est en train d’être fait pour démanteler le réseau de trafic et traite des personnes migrantes.» Ces mots du chef de l‘antenne régionale de l’Ong La lumière sont vérifiables au niveau du Commissariat urbain de Kédougou, qui multiplie les opérations de sécurisation. Dernièrement, elle a démantelé un réseau de trafic, géré par deux femmes de nationalité nigériane. Il s’agit de J.O., âgée d’une trentaine d’années, et H.O., âgée de 29 ans, qui ont été arrêtées pour traite et trafic de personnes dans le site d’orpaillage de Karakhéna. Elles avaient érigé leur Qg dans ce village aurifère pour accueillir des jeunes filles venant du Nigéria avant de les forcer à se prostituer. Les flics ont réussi à sortir du piège six professionnelles du sexe, et déférer les proxénètes, qui seront ensuite placées sous mandat de dépôt à la Mac de Kédougou. «Dans ce site d’orpaillage traditionnel, il y a une dizaine de nationalités qui sont imbues à la recherche effrénée du bénéfice. Si d’aucunes pensent se faire du profit, d’autres utilisent des moyens illégaux pour gagner de l’argent. C’est le cas de ces deux dames nigérianes qui s’adonnent à la traite et trafic de migrantes», poursuit un interlocuteur. Un travail qu’essaie de faire les Ong devant les carences de l’autorité de l’Etat dans ces zones. «On a intervenu pendant 14 mois et nous avons en tout cas retiré au minimum 169 enfants dans les sites d’orpaillage. Et les 69 ont été placés dans les ateliers d’apprentissage professionnel et une partie en tout cas a été insérée au niveau des écoles de leurs villages et certains ont échappé à la traite», évalue La lumière.

Loi de l’omerta
Lors de la dernière présentation de son rapport, le président de la Cellule nationale de lutte contre la traite des personnes, El Hadji Malick Sow, avait souhaité la mise à disposition de moyens nécessaires susceptibles d’aider à faire reculer «de manière significative» le trafic d’êtres humains. «Face au caractère transnational du phénomène qui touche des millions de personnes, il est dès lors impératif que les pouvoirs publics mettent en œuvre des moyens nécessaires à la mesure du fléau, si nous voulons faire reculer ce trafic de manière significative», a-t-il déclaré lors de la remise du rapport annuel au Premier ministre d’alors, Mohammed Boun Abdallah Dionne. Il avait demandé que la «la loi du 10 mai 2005, relative à la traite des personnes et pratiques assimilées, soit appliquée dans toute sa rigueur». Il a noté qu’au Sénégal, «la traite revêt de multiples formes dont les plus courantes sont l’exploitation par la mendicité, le travail domestique, l’exploitation sexuelle, le travail des mineurs et ainsi que le trafic des migrants». Un certain nombre de recommandations ont été soumises dans ce rapport, dans le sens d’une amélioration et d’un renforcement de la politique en matière de traite.
Il s’agit de mener une enquête et de poursuivre devant les juridictions de manière pérenne, toutes les violations de la loi dans le domaine de la traite des personnes et de punir leurs auteurs. Il faut aussi créer une brigade spécialisée chargée de la détection et de l’enquête concernant les délinquants qui se livrent à cette activité. Le rapport propose également de renforcer les contrôles aux frontières et la surveillance des moyens de transport pour veiller aux déplacements d’enfants au besoin en collaboration avec les pays de la sous-région. Selon l’Onudc, la traite d’êtres humains, qui est une forme de criminalité organisée, génère à l’échelle mondiale des revenus estimés à 32 milliards de dollars.

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