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La transformation des produits halieutiques donne à des femmes les moyens d’entretenir leurs foyers, prenant ainsi en charge toutes les dépenses afférentes. A Ndeppé, qui est l’un des plus grands sites de transformation du département de Rufisque, plus de 200 femmes, des hommes aussi, dans une chaîne de travail bien huilée, vivent du kétiakh, du guédj, s’en enorgueillissent malgré les difficultés et les aléas d’un marché grandement instable. Sûres d’elles et ambitieuses jusqu’à la moelle, ces braves dames espèrent, comme l’atteste leur présidente Aïssatou Faye, parfaire leur activité, qui crée des emplois et de la valeur ajoutée. Justement le projet de modernisation des sites de transformation du pays, initiée par l’Etat, ouvre une gamme de perspectives nouvelles. Des exportations jusqu’en Europe et en Asie pour un marché confiné, à cause de la méthode traditionnelle en cours jusque-là, au marché intérieur. Le Quotidien s’est invité sur ce site en bordure de mer implanté dans la commune de Rufisque Ouest et qui fait vivre de nombreuses familles en attendant les travaux de réhabilitation qui vont s’étendre sur sept mois.

Des journées au ralenti comme ce mardi du mois de février sont rares au site de Ndeppé 2. Jouxtant le centre départemental d’éducation po­pu­laire et sportive (Cdeps) frappé de vétusté et longé par le canal de l’Est qui le sépare, avec une route goudronnée, de l’entreprise Valda, l’aire de transformation de Ndeppé 2 à l’exemple de la plupart des infrastructures de la Vieille cité a besoin d’une cure de jouvence. A l’intérieur du site qui fut le terrain central de football de Rufisque,  les femmes transformatrices, formant  de petits groupes, devisent tranquillement en cette matinée fraiche sous les tentes du site où elles s’activent depuis plus de deux décennies dans la transformation des produits halieuti­ques. «Guéth gui dafa kaaya» (Y a pas de poisson en mer), fait savoir Fatim Samb pour justifier cette situation inhabituelle d’inactivité qui ne les agrée guère. Entre achat du poisson frais tôt le matin au quai de pêche situé à moins de 200 mètres et l’activité proprement dite allant du fumage au séchage sur des claies en bois en passant par le dépiautage et le salage, les journées ne sont pas de tout repos pour ces femmes dont l’intensité du travail est assujettie aux caprices de la mer. «Si la mer est bonne certaines femmes arrivent à fumer jusqu’à 30 cageots de poisson là ou d’autres en font bien moins ; tout est question de moyen», a avisé à cet effet Aïssatou Faye, la présidente des femmes travaillant sur le site. Pour une meilleure efficience dans ce travail, elles se sont regroupées au sein de l’association  «Bokk Joom» (ensemble, dans la dignité) forte de «230 femmes». Le courage en bandoulière, elles ne rechignent jamais, autant que le permet la mer, à l’œuvre pour pourvoir en besoins basiques leurs familles amputées de l’assistance financière d’un père. «C’est une activité très rude mais la fatigue, les femmes la supportent parce que ce qu’elles ont derrière elles comme charges familiales relèguent tout en second plan», assure la présidente. «Cer­taines sont veuves ou divorcées tandis que d’autres ont des maris dont la main ne leur arrive pas au dos (expression familière pour dire «financièrement pas nanti») », poursuit la sexagénaire se montrant on ne peut plus clair. Inhalant sans masque, comme les autres dames du site, les fumées âcres qui s’échappent des foyers incandescents pour le fumage du poisson, s’exécute avec en­train  une transformatrice a­guer­­rie de poisson séché. «Nous on ne fait pas recours au feu. Juste dépecer le poisson pour en extraire la matière périssable, saupoudrer avec du sel iodé puis exposer sur les claies de séchage», résume-t-elle sans dévoiler son identité. L’activité fait vivre avoue la dame avec un pagne noir dépassant à peine les genoux assorti à un vieux blouson épais. «On utilise différentes espèces de poisson pour le guédj et les prix du produit fini oscillent en fonction de la qualité», fait savoir la dame évaluant «entre 2500 et 1800 francs Cfa le kilogramme de poisson séché».  En ce mardi, elle est loin des pics de revenus pouvant «aller jusqu’à 25 mille francs».  Bien des années après le décès de son mari, elle s’est plu au fil du temps à cette activité malgré des débuts à contre cœur guidée par la recherche d’un moyen de subsistance pour sa famille de 7 enfants. «Je ne regrette pas d’avoir persévéré dans l’activité », se réjouit-elle savourant les «8 années passées» sur le site.   Astou Ngom *(nom d’emprunt), une cinquantenaire, fait partie de la dernière catégorie de femmes citées par la présidente. «Je parviens à assurer avec mes recettes, en plus des autres affaires courantes du foyer, les frais de  scolarité de mes 3 enfants», fait-elle savoir. «Le destin qui a fait que mon mari à perdu il y a quelques années son emploi m’a guidé à ce travail et je ne m’en plains pas outre mesure. J’ai pris le relais pour gérer notre foyer et alhamdoulilah les choses vont bien», philosophe-t-elle avec aise. Emmi­touflée dans une camisole de couleur marron flottant légèrement sur un pull over rouge au col roulé pour parer la fraicheur, elle écaille les rares poissons qu’elle à pu se procurer en cette journée où la matière se fait rare, plombant sérieusement l’activité. En période de surabondance du poisson les femmes font recours à d’autres bras pour faire face au surplus de travail. «Des femmes à la situation précaire et aussi des hommes viennent  solliciter un travail en période de surabondance du poisson moyennant une rémunération journalière», affirme la sexagénaire de présidente toute heureuse de créer des emplois. «Nous travaillons dans notre coin, nous créons de la richesse et des emplois pour certaines personnes à la recherche de quoi ramener le soir au foyer», note-t-elle à ce propos évaluant sur la lancée à 20 le nombre d’hommes, «tous à leurs services», s’activant sur le site.  «Le fumage se fait à même le sol avec du bois, des morceaux de carton et de la sciure. Ensuite on enlève la peau du poisson avant de l’arranger précautionneusement dans une bassine au fond troué pour les déshydrater», énumère la présidente de l’association parlant du processus de transformation. Ces opérations faites, suivront «le saupoudrage à forte teneur en sel iodé avant l’exposition au soleil sur des claies», le tout se résumant en 2 jours de travail. Ailleurs, dira-t-elle, il y a certaines qui font tout en un seul jour. «Mais à Ndéppé assure-t-elle nous maitrisons parfaitement les techniques et parvenons à produire une très bonne qualité. La phase séchage est très importante pour assurer une bonne conservation du produit d’où l’importance des deux jours», a encore soutenu Aissatou Faye. A Ndéppé, la sardinelle (ya­booy) est la matière de préférence pour faire le kétiakh là où différentes espèces sont mises à profit dans d’autres contrées.

Destin de transformatrices
La sardinelle connait cependant des inflations notoires impactant avec force les revenus des femmes transformatrices. «Rien que la semaine dernière le cageot de sardinelles est monté jusqu’à 25 mille francs mais son prix oscille généralement entre 12 mille et 9000 francs et souvent bien moins même en période de surabondance», a renseigné la présidente. Des fluctuations im­por­tantes qui se répercutent sur le produit ainsi fini se vendant entre «800 francs et 500 francs le kilogramme» selon la période «Dès fois aussi le prix chute gravement jusqu’à aller jusqu’à 300 francs, c’est lorsque y a du poisson à foison», soutient-elle encore. Coté d’une bonne place dans les préparations culinaires ; que ce soit pour se substituer au poisson frais pour le riz au poisson, plat préféré des Sénégalais au déjeuner ou pour le couscous du soir qu’il accompagne à merveille avec des haricots, le kétiakh qui se présente en de petits bâtonnets à l’étape finale enchante bien des Séné­galais. «Le plat préféré de mon mari est le thiébou kétiakh, plat que je prépare deux fois par semaine pour faire plaisir à mon hom­me», confesse Rama Cissé, une dame d’environ 40 ans rencontrée à la recherche de poisson fumé sur le site de Ndéppé. Entre autres utilisations, il entre dans la fabrication d’aliments pour volaille.
Dans cette activité, qui leur procure des revenus pour gérer leur famille, les dames ont le soutien de plusieurs personnes et organisations. Au volet sanitaire, le Dr Doudou Fall Bâ agit bénévolement pour ces dames confrontées à longueur de journée à la fumée et à des odeurs pestilentielles. «Le Dr Bâ nous assure moyennant aucun sou des visites et contre visite en plus d’un suivi régulier pour celles qui présentent des signes négatifs de santé», s’est réjoui la présidente de Bokk Joom, n’oubliant pas aussi Tété Mbaye, devenu principal relais avec l’entrepreneur chargé de la réhabilitation du site. Le fumage au sol est cependant en parfait désaccord avec les réglementations tel que le précise El Hadj Mamadou Ndao, inspecteur départemental des pêches. Pour autant, les femmes ne sont pas traquées par ses services. «La transformation artisanale des produits halieutiques se fait dans des conditions délicates parce qu’il n’y a pas assez d’infrastructures (…) Nous accompagnons les femmes à améliorer les produits. Vu que c’est un phénomène ancien et toujours à l’état traditionnel permettant à des milliers de personnes de subvenir aux besoins de leurs familles, il est difficile d’appliquer dans l’immédiat la mesure d’interdiction du fumage à même le sol», a laissé entendre le départemental des pêches. D’après M. Ndao, le quai de pêche de Rufisque reçoit en moyenne 3000 tonnes de produits halieutiques par mois. «Plus de 85% des produits qui sont débarqués ne sont pas destinés vraiment au fumage (…) C’est le mareyage vers les marchés intérieurs qui occupe la place la plus importante», a-t-il fait savoir évaluant cependant à quelque «600 tonnes» la quantité de ce chiffre mensuel destinée à la transformation artisanale. «Quelques aménagements certes (claies de séchage, magasins construits par l’Etat et des partenaires sur place) mais par rapport au respect des critères requis pour un site de transformation, ça reste beaucoup à faire», continue le départemental des pêches. De ce fait dira-t-il, l’Etat avec le ministère de la pêche a entamé un vaste programme de modernisation du secteur de la pêche et aujourd’hui, les travaux ont démarré pour mettre en place un site moderne à Ndéppé.

Des perspectives nouvelles avec le projet de modernisation
Des perspectives nouvelles s’ouvrent pour ces transformatrices de Ndeppé écoulant jusque-là leurs produits dans les grands marchés de la région de Dakar et de l’intérieur du pays. «Nous avons le savoir faire, nous créons de la richesse et des emplois»,  la présidente de l’association avec la conviction que leur activité continuera «de sécher des larmes». Un projet de l’Etat qui sera exécuté en sept mois va donner un nouveau visage à l’aire de transformation de Ndéppé. «Samedi, 6 camions et 2 tracteurs étaient sur place pour dégager le surplus de sable avant d’entamer le projet d’aménagement», a noté Aissatou Faye. «Des fours modernes avec une cheminée par où s’échappe la fumée nous ont été présentés lors d’une rencontre au ministère de la Pêche et on nous a dit que ce sont ces fours qui seront aménagés sur notre site», poursuit-elle. «Ce n’est pas un projet calé et figé au niveau central. La discussion se poursuit toujours avec les bénéficiaires car l’essentiel c’est de répondre au mieux à leur besoin en mettant le maximum de fours possibles», a annoncé le départemental des pêches. «Il y aura beaucoup de fours, des bagues aménagés pour les femmes qui travaillent le guedj, une garderie d’enfants des magasins et une infirmerie», relève la présidente parlant des caractéristiques du site avec le projet de réhabilitation.
«Les agents de l’Etat perçoivent leur salaire que la mer soit bonne ou pas donc c’est à nous de travailler si l’Etat envisage de nous accompagner», s’est-elle encore convaincue saluant les efforts déployées par le ministre de tutelle Oumar Guèye. «Il sera ainsi possible d’ouvrir la voie aux exportations avec des produits répondant aux normes hygiéniques et sanitaires», prévoit ainsi Ndao. Ces dames travaillent avec Fenagie pêche qui leur ouvre pour l’heure quelques marchés. «Nous avons déjà une unité d’emballage pour les produits destinés à l’exportation», assure la présidente, optimiste quant au devenir de l’activité. «C’est l’objectif qui est visé aujourd’hui parce que à travers cette méthode traditionnelle de transformation il est très difficile d’exporter ces produits qui ne répondent pas aux conditions sanitaires et d’hygiène mais, avec l’installation du site moderne qui va s’aligner aux besoins mais aussi aux conditions requises d’hygiène et de qualité nous osons espérer que les femmes d’ici pourront exporter leurs produits. La valeur ajoutée va suivre parce que même avec ces conditions dans lesquelles elles travaillent elles sont tellement expérimentées qu’elles arrivent à faire des produits de qualité  qui sont vendus même dans la sous-région. Si elles ont un site adéquat, elles peuvent exporter vers les marchés européens et pourquoi pas asiatiques», a soutenu El Hadj Mamadou Ndao. Le site «Domaine Beu» est en avance dans le département pour avoir été aménagé quelques mois plus tôt. «C’est autour de Ndéppé et j’espère qu’il en sera bientôt le cas pour Bata et les autres sites», souhaite juste le départemental des pêches qui en note une bonne dizaine dans sa circonscription.

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