PARTAGER

J’aime à décentrer mon regard et observer ce que les forces politiques progressistes en dehors du continent africain offrent aux militants et aux chercheurs dans leurs travaux respectifs.
Les récents événements en Bolivie permettent une lecture cruciale pour qui réfléchit sur la gauche et le courant progressiste de façon générale. En novembre 2019, le Président de gauche de la Bolivie, Evo Morales, a été victime d’un coup d’Etat perpétré avec le soutien de l’extrême-droite. Son vice-président Alvaro Garcia Linera, parti avec lui en exil, annonce la prophétie : «Nous reviendrons et nous serons des millions.»
Ce mois de novembre 2020, presqu’un an jour pour jour, les deux hommes reviennent en Bolivie à la tête d’une foule immense pour assister, avec des millions de Boliviens, à l’investiture comme président de la République de Luis Arce, leur camarade de parti. Arce, ancien ministre des Finances de Morales, a été l’artisan du miracle économique du pays, avec notamment la multiplication par trois du Pib, la division par deux de la pauvreté et la suppression de l’analphabétisme. Il s’y ajoute la nationalisation des hydrocarbures qui a fait passer les revenus du pétrole et du gaz à 80% contre 20% précédemment.
Partout, la gauche est en net recul, mais la Bolivie demeure un laboratoire pour les militants progressistes, car Morales et Linera ont créé un Peuple qui résiste aux vents électoraux. En 2017, dans un essai intitulé Construire un peuple, deux universitaires, Chantal Mouffe et Iñigo Errejon, évoquent la nécessité pour la gauche de dépasser le postulat marxiste classique pour construire un Peuple comme une volonté collective. Plutôt que les querelles de chapelle, il convient de construire un Peuple comme une catégorie politique pertinente qui sépare le «nous» des dominés et le «eux» des dominants, afin de parvenir à hybrider les préoccupations des «gens» contre la «caste».
Construire un Peuple requiert d’articuler une multitude de préoccupations hétérogènes, notamment liées à la justice sociale, à l’égalité, à la démocratie, autour d’une chaîne d’équivalence pour produire ce que le philosophe italien Gramsci appelait une vision du monde. La gauche bolivienne ne s’est pas sabordée dans l’exercice du pouvoir en singeant la droite jusqu’à perdre son âme. Elle a abattu un travail conceptuel pour proposer un chemin alternatif qui place au cœur de son action les masses, afin d’articuler de manière équilibrée les trois plates-formes «économico-productives» qui coexistent en Bolivie : la communautaire, la familiale et la «moderne-industrielle», comme le souligne Garcia Linera, idéologue du Movimiento al Socialismo (Mas), le parti de Morales. Le Mas est une école de pensée pour la gauche internationale. D’ailleurs, il a inspiré les jeunes militants de Podemos à leurs débuts. La gauche africaine aurait eu des leçons à tirer de l’expérience bolivienne si par paresse elle ne s’était pas emmurée dans une lutte des places au lieu de concevoir un projet de construction d’un Peuple en apportant des réponses aux questions diverses de ceux qui doivent constituer le cœur de son électorat. Le courant progressiste africain doit proposer un projet de rupture pour une transformation sociale de la société.
Dans un texte brillant paru dans Le Quotidien du 10 novembre, Babacar Diop, leader de Forces démocratiques du Sénégal, brosse le portrait de ce Peuple qu’il considère être le fondement de son engagement politique. Diop est un des rares acteurs qui font de la politique dans notre pays, en articulant rigueur de pensée et discipline militante en vue de bâtir une force appelée dans le futur à devenir hégémonique. A la lecture de sa tribune, j’ai pensé tout de suite à Evo Morales qui a montré aux gauches qu’elles disposaient d’outils conceptuels pour, au-delà de l’acte de diriger, construire un Peuple.
Un courant politique rentre dans l’histoire et s’y inscrit durablement en construisant un Peuple. Ainsi, ce Peuple dont parle Babacar Diop est à construire en Afrique, en vue de proposer un chemin politique aux masses ouvrières et paysannes, aux intellectuels, aux classes moyennes déclassées, aux élèves, aux étudiants et à tous ceux qui se lassent de la politique.
Si la gauche bolivienne a reçu le plébiscite du Peuple après avoir perdu le pouvoir un an auparavant via un coup d’Etat, c’est parce qu’au-delà de son bilan, elle dispose d’une assise populaire que seul le fait d’être un recours d’espoir permet. Evo sans Evo. Le projet plus que la figure. Les idées au-delà des visages. La prophétie de Garcia Linera s’est réalisée, car ils se sont attelés à construire un Peuple.
C’est dans ce travail théorique et militant que les progressistes africains sont attendus.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here