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L’Amérique est sur deux fronts : la pandémie du Covid-19 qui y a fait plus de 200 mille morts et l’élection historique entre Donald Trump et Joe Biden. Les Américains, malgré la gravité de la pandémie et son impact sur tous les secteurs de leur pays, déconfinent la démocratie pour un exercice sacré. Le droit de vote avec l’impôt sont les deux mamelles nourricières de la citoyenneté.
Aller aux urnes pour confiner le destin de son pays vaut tous les risques, car la démocratie est l’affaire du Peuple, pendant que la République est celle des élites. Aujourd’hui, l’ouvrier du Rust Belt, le «farmer» du Corn Belt, le trader de Wall Street, comme le musicien de la New Orléans sont égaux et ont la main pour faire basculer leur pays dans la respectabilité ou le maintenir dans l’abaissement qu’induit depuis 2016 le «Trumpisme».
La sacralité de la démocratie s’observe aujourd’hui aux Etats-Unis. C’est la démocratie qui a enfanté Trump, magnat de l’immobilier, devenu par hobby politicien, puis Président loufoque et grossier. Un twitto compulsif, par la magie du suffrage universel, a battu une ancienne Première dame, secrétaire d’Etat et ultra favorite de tous les sondages. C’est cette même démocratie, dans une société ouverte, qui offre la possibilité de faire partir ce Président atypique de la Maison Blanche.
Je partage l’avis de Jean Marie Guéhenno quand il soutient que la mondialisation est une américanisation du monde, par l’extension du rêve américain au reste de l’humanité. L’Amérique est aussi, en matière de démocratie et de libertés publiques, un phare que nous autres Africains avons souvent observé avec envie. La Présidentielle américaine est un moment important pour le temps de l’humanité qui suspend son vol, pour suivre en direct l’accouchement de l’exercice électoral. Qui ne se souvient pas où il était le 4 novembre 2008, soir de l’élection de Barack Obama ?
Cette Amérique, dont l’image dans le monde a été avilie par les quatre longues années de Donald Trump, sera à nouveau scrutée cette nuit pour voir si elle continue avec la politique dangereuse de son actuel leader ou si elle entreprend un virage symbolique pour enfin redorer son blason terni durant ce mandat.
Il y a trois ans, l’intellectuel africain-américain, Ta Nehisi Coates, publiait un livre important We were eight years in power (traduit depuis en français sous le titre de Huit ans au pouvoir, une tragédie américaine, et publié par Présence africaine). Selon lui, la victoire de Trump est la revanche identitaire d’une Amérique blanche qui s’est sentie humiliée après les deux mandats d’un Président noir.
Moins de 50 ans après l’abolition des lois Jim Crow d’essence raciste et ségrégationniste, et 10 ans après le 11 septembre,  la démocratie a permis l’élection d’un Noir né à Hawaï d’un père musulman kényan.
Face à la vieille Europe engluée dans ses réflexes identitaires, symbolisés notamment par Sarkozy, Obama a été célébré comme un modèle de ce que la démocratie américaine pouvait générer de beau et de rafraichissant.
D’où le contresens historique de l’arrivée au pouvoir de Trump qui prouve, selon Coates, qu’en 2016 un électeur «a trouvé acceptable» de voter pour un «suprémaciste» blanc dont la campagne a été ponctuée par des discours racistes, misogynes et islamophobes.
Si l’élection de Obama a été un formidable moment de progrès, celle de Trump est le symbole d’un recul qui rappelle la persistance des passions tristes qui peuvent trouver légitimité par le canal de la démocratie et du suffrage universel. D’ailleurs, ces dernières années, Bolsonaro, Orban, Salvini, tous des néo-fascistes décomplexés, ont accédé au pouvoir par les urnes en jouant sur le déclassement social des gens, leur peur face aux conséquences de la mondialisation et leur volonté de rupture avec les «systèmes classiques».
Les leçons d’Amérique en ce jour de scrutin sont intéressantes pour tous les progressistes qui croient les yeux fermés au miracle du mécanisme de la démocratie qui, une fois installée, roule d’elle-même. Au contraire, la définition la plus acceptable de la démocratie, comme le rappelle Pierre Rosanvallon, est celle qui en radicalise l’exigence. Asseoir la démocratie n’est jamais un exercice achevé. Il s’agit d’un travail au quotidien, d’une conjonction de principes, de circonstances et d’un consensus des forces qui composent l’espace public. Pour Tocqueville, «dans les démocraties, chaque génération est un Peuple nouveau». Notre génération a ce devoir de réitérer que la démocratie n’a pas de prix, mais elle a un coût. Et quel que soit ce coût, les progressistes de toutes les rives politiques doivent être prêts à le payer pour faire advenir le meilleur (Biden). Et éviter le pire (Trump).

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