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Parfois j’ai envie de demander à ces gens anonymes-là qui marchent dans la rue avec un sac sur le dos, la tête vers l’horizon, de quoi rêvent-ils ? Qu’est-ce qu’ils veulent faire de leur vie ? N’importe qui doit avoir un rêve à lui tout seul qu’il entretient, qu’il garde bien au chaud quelque part au fond de lui-même. Vivre au jour le jour. Rentrer tôt, revenir tard le soir. Faire des enfants, les nourrir à la sueur de son front.
J’aime bien S.F. C’est un voisin. L’empathie qu’il montre envers moi quand je le croise le dimanche matin. Il s’empresse de me questionner. «Alors, comment ça va depuis quand tu es arrivé ? Tu bosses pas aujourd’hui ? Tu te reposes, c’est bien ?» Je ne sais pas à quoi ça peut lui être utile de connaître tout ça sur mon humble personne. Je suis presque gêné. Je bafouille quelques réponses à peine audibles. Mais détrompez-vous. S.F., ce n’est pas le genre de gars qui vous pose plein de questions pour mieux parler d’eux-mêmes. Ces vantards qui ne parlent que d’eux, S.F n’est pas de ceux-là. Il pose les questions avec un vrai manque d’intérêt. Mais je vous dis une vraie empathie. Il attend avec impatience la réponse. A part que chaque dimanche tu as droit au même questionnaire, quand tu le croises le matin au kiosque à pain dans son blouson O. M. élimé qui lui sert de pyjama, S.F au fond est un brave type. Il travaille comme ouvrier dans une usine depuis que je le connais, il y a une vingtaine d’années. Il se lève tôt tous les jours et va au travail. Il revient tard. Il est marié à une femme docile et ils ont trois enfants. Il n’a jamais été impliqué dans une dispute dans le quartier. Je ne lui connais pas d’amis intimes, ni de grande passion. Il peut parler de football, de politique mais vaguement, juste de quoi entretenir une discussion banale autour du thé. Il va chaque dimanche matin acheter ses miches de pain. S.F est un bon type. Vraiment. Vous avez un mariage il porte un habit discret, bien repassé par sa femme et il est présent à la mosquée. Vous avez un décès il accompagne le cadavre jusqu’au cimetière. Il assiste à l’enterrement et il récite le Fatiha et les 11 Likhlass. Il vient vous serrer la main et vous dit «siggil Ndigalé» (mes sincères condoléances). Et il retourne à la maison mortuaire, reste sous la tente quand les gens discutent, comme le veut la tradition, les bienfaits du défunt. Il prend ensuite sa part de Naka, ces boulettes de semoule de mil bien chaudes.
S. F. ne fume pas. Il ne boit pas. Il ne porte pas de lunette ni de casquette. Il fait partie de l’un de ces Sénégalais qui vont bien partir à la retraite en laissant des enfants adolescents, avec des charges familiales importantes. Il s’est marié sur le tard frappé par la dure conjoncture des années 80, imposée par les institutions de Bretton Woods. Cette génération qui a connu les ajustements structurels arrive bientôt à la retraite et laisse des enfants mal éduqués et qui sont allés à l’école pour être dans des classes tenues par des instituteurs formés à la va-vite. Des enfants mal formés qui vont avoir du mal à trouver un emploi.
S. F. a trois enfants avec sa femme. Avec un intervalle inter génésique de trois ans, l’idéal pour les programmes de planning familial. Ils sont dans une maison en toiture d’ardoise héritée de son père. Il a acheté au conteneur un téléviseur plat. Il regarde canal via le réseau câblé et paye 2500 F. Je ne l’ai jamais vu avec un livre.

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