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La parution des premiers tomes de l’Histoire générale du Sénégal avait suscité des réactions de la part de l’opinion publique et de quelques familles. Et nous avions saisi cette occasion pour publier dans la presse une série d’articles ayant pour thème principal : «Comment écrire et enseigner notre histoire ?».
A partir de ce thème, nous avons développé trois assertions qui se présentent comme suit :
Notre histoire est mal connue, car étant confrontée à un problème de sources ;
La manière dont elle est enseignée est frustrante, parce que partiale et partielle ;
Notre histoire est gagnée par la peur de l’écrire selon les exigences de «l’Histoire science».
C’est sans doute très osé de notre part de parler d’assertion quand il est question de l’Histoire africaine ou tout simplement de l’Histoire tout court. L’utilisation de ce mot se justifie par une profonde conviction : notre histoire est complexe et il serait dangereux de vouloir l’écrire au nom de «l’histoire science». Cette assertion s’explique par une longue pratique des classes où, dans nos préparations et dans les cours que nous donnions, nous décelions les faiblesses de notre Histoire.
Dans une de nos contributions que le quotidien national avait intitulé L’Histoire coloniale est aussi la nôtre1, nous intervenions sur le débat qu’avait suscité la présence du monument de Demba et Dupont qui trônait face à la présidence de la République. Ce monument, on est allé le «cacher» vers le cimetière de Bel-Air. S’y trouve-t-il encore ? (Voir plus loin).
Et voilà que la question ressurgit à travers les monuments et l’appellation de nos rues, de nos avenues et de nos grand ’places mythiques.
Et un article sur la question a été titré : Saint-Louis, une décolonisation inachevée.
Nous inspirant de cet article et d’autres parlant de Rufisque et de Gorée, nous avons intitulé notre contribution ainsi : Une décolonisation inachevée ou une décolonisation impossible ?
Une forte affirmation basée sur une analyse approfondie de ces trois assertions. Seule la première a été publiée dans un quotidien de la place, courant l’année 2019.
Les deux autres dorment encore dans beaucoup de rédactions de la place.
La présente contribution est tirée de la deuxième Assertion qui traite de deux thèmes : l’impérialisme et les résistances.
Et à la lumière de l’analyse de ces deux thèmes, nous avions conclu ainsi : «Un débat sur la colonisation est incontournable.» Nous ne pensions pas si bien dire.
Et voilà que le débat se pose. Ce qui nous amène à tenter, une fois de plus, de publier cet article.

Un débat sur la colonisation est incontournable
Le projet Hgs doit donner une grande place à la colonisation. Oui notre pays, comme toutes les autres anciennes colonies, a son histoire marquée à jamais par cette forme d’impérialisme. La colonisation doit être étudiée dans tous ses aspects.
En traitant de la colonisation, il ne s’agira pas seulement de se limiter à ses aspects les plus vils, les plus pervers, les plus inhumains. Cela donnerait à notre histoire une connotation rancunière. Notre Histoire ne saurait s’encombrer de positions réactives.
En tout cas, l’Histoire coloniale est aussi la nôtre. Ne laissons pas à d’autres la responsabilité de nous l’écrire. Ecrivons-là dans toute sa dimension historique !
Nous livrons ici des éléments d’appréciation du fait colonial ou de faits coloniaux. Une vraie provocation qui ne manquera pas de faire tilt.

La colonisation vue par des paysans du Saalum
Notre accession à l’indépendance a longtemps été un sujet de débats dans le monde paysan des années soixante. En effet, jeunes collégiens, nous assistions à des débats houleux entre notables et jeunes fonctionnaires du nouvel Etat (instituteurs pour la plupart), dans les grand ’places, sous «l’arbre des vérités»2.
Nos aînés, jeunes cadres du nouvel Etat, saluaient l’avènement de l’indépendance et fustigeaient le système colonial et parlaient du bel avenir qui s’offrait à nous. Et très souvent, la réaction des notables, déjà nostalgiques de  «leur toubab, de leur naar3» était toujours la même. Suivons-les :
«Vous, les instruits, ignorez le fond des choses. Quand les toubabs étaient là, nous n’avions jamais faim durant la période de soudure (août- septembre). A l’approche de l’hivernage, nos ‘’toubab’’ nous donnaient du mil, du riz et de l’argent pour nous permettre de passer un bon hivernage. Nos familles mangeaient à leur faim et nous avions de l’argent de poche pour nos petites dépenses. Si cela ne dépendait que de nous, les ‘’toubabs’’ reviendraient. Avec l’indépendance, c’est la fin de ces privilèges. Vous êtes des égoïstes, car vous ne pensez qu’à vous. Vous ne sentez pas la mauvaise situation que vivent les paysans, car vous avez vos salaires.»
Devinez que les réponses se résumaient à rappeler aux notables les formes d’exploitation qu’il y avait derrière ces «privilèges». Dialogue de sourds, car pour ces paysans l’indépendance était une mauvaise chose pour eux.
Débat sans fin, car mal posé. Nos instituteurs ne parlaient pas dans leur argumentaire des nouvelles structures mises en place pour prendre en main les paysans. Les Centres régionaux d’assistance au développement (Crad), l’Office de commercialisation agricole du Sénégal (Ocas)4. Ils ne parlaient pas de la Circulaire n°35 de Mamadou Dia relative au système autogestionnaire qu’il envisageait dans le monde paysan. En un mot, nos aînés, bien qu’instruits, ignoraient le rôle qui était attendu d’eux.
La question de la colonisation et de l’indépendance devait donc être débattue autrement. Elle appelait de la part des «intellectuels» une autre démarche, une bonne clarification des politiques post coloniales. Et René Dumont avait averti.
L’autre exemple est tiré d’un livre de lecture écrit par l’inspecteur André Prosper Davesne5. Dans cette histoire, il s’agit d’un commandant de cercle, en tournée, qui relate les propos d’un éleveur dont il admirait l’immensité du troupeau, suivons :

La colonisation vue par un éleveur
«…Commandant, je vais vous dire une chose. Vous parlez de mon troupeau avec admiration. Nous sommes là sur une colline qui surplombe la plaine d’où je peux admirer mon immense troupeau, en train de paître tranquillement, en toute sécurité. Je ne crains plus les voleurs et autres envahisseurs qui sévissaient dans le temps. Et tout ça, grâce à vous qui nous avez amené la paix, la sécurité. Merci commandant…»
Propos rapportés par un acteur de la colonisation, bien qu’instituteur, éducateur. Inventée ou non, cette histoire révèle un autre aspect de la colonisation.
Ces deux exemples ne sont qu’un aspect des multiples facettes de la colonisation. Et aujourd’hui, il est question de monuments, de rues et d’avenues.
Ces deux aspects de la colonisation nous amènent à revenir sur un article que nous avions publié dans un quotidien de la place durant les années 80. Dans cet article, nous disions que «l’histoire coloniale est aussi la nôtre». C’était en réponse à un article qui fustigeait la présence de la stèle Demba et Dupont6 dans la cour de l’ancien ministère de la Modernisation de l’Etat, en face de la Présidence. Dans le même article, nous donnions notre avis sur la débaptisation de beaucoup de rues et d’avenues de Dakar. Thiers (Assane Ndoye), Maginot (Lamine Guèye) William Ponty (Georges Pompidou) etc.
Oui, l’histoire coloniale est aussi la nôtre, donc nombre de ses différents aspects doivent être connus et conserver autant que possible, car témoins de faits historiques. Les gouverneurs William Ponty, Roume, Boisson, Faidherbe, pour ne citer que ceux-là, n’appartiennent pas seulement au Sénégal, mais à l’Aof donc actuellement aux pays de la Ceao ou de l’Umoa. Ils appartiennent à l’Histoire de l’Afrique, pas seulement à celle de la France.
La conservation de leurs noms au niveau de nos rues et avenues ne saurait constituer une honte, ni une nostalgie de la colonisation. C’est des sources de connaissance de notre histoire coloniale.
Mais dans cette conservation, il faudra faire un tri. Tous les colons n’ont pas le même mérite ou les mêmes mérites. Joost Van Vollenhoven est de loin incomparable à Faidherbe.
Dakar, que beaucoup d’anciennes colonies nous envient, est aussi un élément de cette Histoire. Devrions-nous changer le nom de cette ville parce qu’il nous rappelle l’Aof ? Cette ville restera éternellement la preuve et le témoin du rôle que le Sénégal a joué dans la colonisation. Rôle loin d’être triste ou honteux, car nous prévalant aujourd’hui une aura diplomatique, économique, politique, culturelle et intellectuelle à nulle autre pareille.
Et Saint-Louis ? Faut-il changer le nom ? Et Richard Toll ?
Déjà le fait de changer l’appellation de nos régions, en les résumant à leurs capitales respectives, avait heurté plus d’un. Qui se réclame aujourd’hui, Saloum Saloum, Sine Sine, Ndiambour Ndiambour, Cadior Cadior ? Se réclamer Casamançais est aujourd’hui très chargé.
Notre histoire est souvent bafouée de manière inconsciente, au nom d’idéaux qui, au fond, n’en sont pas.
Le maire de Gorée a bien campé le débat et nous nous permettons de le citer : «…C’est comme si on nous disait puisqu’on veut effacer l’image de la violence sur George Floyd, démolissez la Maison des esclaves. Il faut savoir raison garder, ne pas faire dans l’émotivité qui nous est toujours attribuée par les autres civilisations, notamment les Européens, les Occidentaux, et analyser lucidement ce qu’il faut faire. C’est un patrimoine, il se conserve avec ses plus et ses moins, c’est-à-dire avec ses choses positives et celles choses négatives. Et c’est en cela que la conservation du patrimoine historique et culturel nécessite des fois d’y réfléchir par deux fois avant d’effacer ses traces…»
Ne pas s’efforcer d’analyser certains faits historiques dans leur contexte pour en tirer des conclusions objectives rendrait l’écriture et l’enseignement de notre Histoire orientés, subjectifs, en un mot partiaux et partiels. Le débat est ouvert.

Maurice Ndéné WARORE Commandeur de l’Ordre
National du Lion Retraité de l’Education Nationale
Ancien IA Tba/Zig et Kaolack.
Professeur d’H-G
1 Voir les archive du Soleil année 1983, Article de Maurice Ndéné WARORE, Prof au Prytanée militaire de Saint-Louis.
2 Dans nos écrits nous évitons de dire « arbre à palabres » pour parler du lieu où les paysans se retrouvent souvent. Ce lieu est propre à chaque village, à chaque quartier est toujours ombragé grâce à un grand arbre feuillu, souvent centenaire. C’est le « Pinc » en wolf ou le « nqeel » en serer. En serer on dit « ndigil na reeta no nqeel » (seul la vérité prévaut à la place publique).
3 Au Sénégal chaque paysan avait un colon ou un libano-syrien à qui il vendait ses arachides et dans la boutique de qui il faisait ses achats. C’était une manie de s’approprier ainsi le colon ou le Libanais. Même aujourd’hui l’on a tendance à dire «souma serer bi, souma diola bi, souma toucouleur bi».
4 Ces structures avaient leur origine dans les Sociétés Indigènes de Prévoyance (SIP) devenues Sociétés de Prévoyance (SP) puis Société Mutuelle de Développement Rural (SMDR). En 1967 l’OCAS et les CRAD vont fusionner en ONCAD puis SONAR.
5 L’inspecteur André P. D’Avesnes fut d’abord instituteur en Afrique (Mali, Congo Brazzaville). Il est l’auteur de beaucoup de livres de lecture de la période coloniale (la Collection Mamadou et Bineta, la Famille Diawara, les Lectures Vivantes etc. Les anciens normaliens de Mbour connaissent bien les méthodes de Célestin Freinet dont il est le pionnier (l’école « Frénétique » comme disaient ses pourfendeurs).
6 Cette stèle a été déplacée (« cachée ? ») bien loin, dans la zone industrielle, en face des cimetières de Bel-Air. Nous pensons qu’elle doit encore y être.

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