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«Je ne peux plus res­pirer.» Cette ultime phrase que George Floyd a prononcée avant de succomber, le genou de son bourreau bien posé sur sa nuque, sera reprise comme un cri de guerre par des millions de personnes dans le monde. Jusque dans les rues de Tokyo.
L’occasion faisant le larron, les manifestants dans certains pays s’en sont aussi pris aux symboles des personnages historiques associés à l’esclavage ou à la colonisation.
Ainsi il a été question de la statue Faidherbe à Saint-Louis. Entre autres. Beaucoup de rues et de places publiques dans nos villes portent encore les noms de personnages qui ne représentent rien dans la mémoire des Sénégalais. Certains ont vite fait de lier la mort de cet Afro-américain et les réactions qui l’ont suivi, à la volonté affichée de certains activistes et autres acteurs de la société civile locale de reposer une vieille doléance : il est temps que notre patrimoine intellectuel, culturel, historique… soit beaucoup plus visible dans notre univers national.
On peut tenter le rapprochement ; l’effet combiné de la médiatisation à outrance et celui de la mondialisation ont contribué à faire de la tragédie de Minnesota une affaire internationale avec ses répercussions ! Désormais, le racisme était filmé, comme dit Will Smith. Mais le malaise au Sénégal et en Afrique, surtout francophone, est beaucoup plus profond que cela.
Il y a comme un sentiment d’étouffement, entre un trop-plein de symboles, une position des autorités sénégalaises et de réactions des officiels français dans les affaires internes du Sénégal qui donnent l’impression d’une omni présence française, pres­que tapageuse. Un trop-plein.
La forte présence de la France au Sénégal et dans tous les secteurs a toujours fait grincer des dents en réalité. C’est un secret de polichinelle. Et il y a souvent eu des velléités de remise en cause de cette situation.
Les positions du collectif Frapp/France dégage dérangent au plus haut point les officiels d’ici comme de l’Hexagone. Et la sortie catastrophique de l’ambassadeur de France, Philippe Lalliot, à propos de l’engagement de ce mouvement citoyen dont il assimile le discours à un «combat insensé» en dit long sur sa posture de diplomate, mais aussi de son opinion sur cette organisation de la société civile. Cette sortie n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle de l’un de ses prédécesseurs à Dakar : Paganon avait eu l’outrecuidance de prédire le verdict de la fameuse Crei, en plein procès du ministre d’Etat Karim Wade. Cela ne fait que renforcer ce que d’aucuns disent depuis belle lurette : La France est en terrain conquis au Sénégal.
Un officiel français a-t-il osé dire que le combat des «gilets-jaunes» est insensé ? L’ambassadeur du Sénégal en France peut-il s’immiscer dans le procès Lamine Diack dans un sens ou dans un autre ?
On a accusé le Président Wade, qui était loin d’être frileux devant les anciens colons, d’avoir essayé de «défranciser» le Sénégal : départ des troupes françaises basées à Dakar, cession du port à Dpw au détriment du puissant groupe français Bolloré, diversification des partenaires du Sénégal. Cette position de principe que le tombeur du Président Diouf avait toujours défendue à son arrivée aux affaires, qui a souvent été un discours de la gauche sénégalaise, avait suscité l’ire d’une certaine élite si «francophile». Curieusement, c’est un discours qui trouve un écho très favorable chez les jeunes et chez beaucoup de Sénégalais. Et on comprend pourquoi aujourd’hui une bonne partie de la jeunesse ne jure que par certains leaders, qu’ils soient des activistes ou des hommes politiques sénégalais qui reprennent cette thématique à leur compte. Les sorties de Guy Marius Sagna comme celles de Ousmane Sonko font mouche et font mal à cette intelligentsia qui est plus Charlie que Floyd.
Cette génération n’a rien contre Faidherbe, Jules Ferry ou autres Léopold II, et elle trouve même sympathiques tous ceux qui les défendent parce qu’ils seraient aussi «bons» et donneraient même desserts et médailles aux nègres banania.
On a toujours posé ce débat de la statue Faidherbe, comme d’autres symboles de l’omni présence française, qui n’a rien d’un anti français. Encore que la question n’est même pas adressée à la France. Des citoyens sénégalais demandent à leurs élus de tenir compte de leur intérêt, de leur identité. Que Total et Auchan ne gagnent pas tous les marchés ! Que la Place de l’Indépendance du Sénégal ne porte plus l’inscription : «A nos morts 14-18/39-45 la patrie reconnaissante» !
C’est une nouvelle génération qui ne veut plus et ne peut plus supporter ces symboles qui représentent la défaite, la souffrance, l’humiliation. C’est celle d’une opinion publique qui de plus en plus devient exigeante et veut que les rues de ses villes et bourgs soient baptisées aux noms de personnalités qu’elle aura choisies selon des critères qui lui seraient propres.
Quel message veut-on transmettre aux petits-fils de El Hadji Omar ou de Aline Sitoé Diatta comme à ceux de tous les résistants sénégalais et africains qui ont refusé la domination, jusqu’au sacrifice suprême ?
Peut-on leur expliquer pourquoi les symboles de leurs bourreaux «qui n’ont nullement eu raison», n’en déplaisent à leurs amis, trônent-ils si fièrement au centre de leurs villes ?
Diantre ! En France, on est capable de débaptiser une rue qui porte le nom du «coupable» Pétain, malgré tout ce que le bonhomme a apporté à son pays. Juste un nom, sur une petite plaque dans une rue. A-t-on laissé les emblèmes nazis dans la France libérée ? Non ! Alors on ne devrait pas s’étonner que des Africains veuillent déboulonner une statue qui fait, à bien des égards, plus l’affaire des colons. Ou changer le nom d’une place ou d’une rue.
Beaucoup de statues de personnalités emblématiques des pays de l’est, comme celle de Nicolas Ceausescu, ont été déboulonnées par leurs propres concitoyens, parce qu’elles représentaient la face hideuse d’une époque d’oppression et de souffrance et portaient la charge douloureuse d’une page sombre que les gens avaient envie de tourner. Et cela, malgré les «bienfaits» supposés ou réels que ces hommes aux «mains de fer» ont apportés à leurs compatriotes.
Cette génération a soif d’une bouffée d’oxygène et elle n’est pas prête à laisser la situation continuer en l’état. Il faudra faire l’effort de bien l’écouter, et ne pas entendre son cri du cœur serait fatal. Ou être du mauvais côté de l’histoire.
Moustapha DIOP
mrgediop@gmail.com

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