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Ce texte qui date de 1995 était une mise au point dans le débat lancé à l’époque par certains journaux pour discréditer les communistes africains en général et sénégalais en particulier en épinglant à sens unique, une réalité qui s’est depuis largement ré­pan­due dans les partis historiques de la gauche révolutionnaire : le reniement de la lutte des classes pour la lutte des places. L’exemple donné à l’époque est celui de Mamadou Ndoye de la Ld, lequel, il faut le saluer, vient de poser un acte de dignité inverse de celui qu’il avait commis à l’époque. Mais le lecteur d’aujourd’hui comprendra qu’on pourrait citer Ablaye Bathily, Lan­ding Savané, Amath Dan­sokho, etc., symboles ac­tuels de la débandade capitularde consécutive à la défaite du socialisme.
Mais cette tragédie du renoncement et de la collaboration aux gouvernements des sociaux libéraux (Ps) et libéraux (Pds puis Apr) ne doit absolument pas être la seule aune à laquelle «juger» les communistes sénégalais et africains. D’autres n’ont jamais trahi la classe ouvrière.
Amilcar Cabral, Abel Djassi de son surnom de combattant, ce Che Gue­vara africain mal connu de la jeune génération, enseignait que la petite bourgeoisie intellectuelle devait procéder à «un suicide de classe» et à l’analyse de nos sociétés coloniales et néocoloniales à partir du matérialisme dialectique et historique pour non plus seulement «répéter/interpréter» mais «transformer» : l’oeuvre émancipatrice de la libération nationale et sociale sera celle des masses populaires, celle du Peuple.
Lamine Arfan Senghor et Tiémokho Garang Kouyaté, ces premiers communistes ouest-africains sans ou­blier les Sud-Africains du Pcsa Laguma, Alfred Nzula, Nelson Mandela, Chris Hani, les Camerounais Um Nyobé, Osendé Afana Castor et les noirs étasuniens James Ford et Harry Haywood avaient déjà entamé la première longue marche des communistes noirs Africains qui continuent encore de nos jours. La jeunesse d’aujourd’hui doit aller à l’école des anciens pour apprendre de leurs exploits et de leurs erreurs.
Hommage à ces précurseurs en cette année des 100 ans de la Révolution d’Octobre 17 .
DIAGNE Fodé Roland

Communistes au Sénégal : il y en a eu, il y en a et il y en aura toujours !
Sud Quotidien du 13 février 1995 et Wal Fadjiri du 18/19 février 1995 ont lancé un débat sur le communisme en Afrique et notamment au Sénégal que nous saisissons comme l’occasion d’une mise au point nécessaire.
Lénine disait que les «armées battues sont à bonne école». Aussi Sud s’interroge : «Que sont devenus ceux qui se réclamaient de cette idéologie», après le constat édifiant que «pendant presque toute la décennie 80 (…) se déclarer communiste était une fierté pour beaucoup d’opposants».
La démarche de Sud pose problème ; en effet, après une telle interrogation légitime, Sud n’a trouvé personne à qui donner la parole sinon à de prétendus «marxistes-léninistes» qui, tous, à des degrés divers, ont fait leur deuil du communisme. Les pseudos marxistes qui, pour les uns, ont rallié purement et simplement le dioufisme semi-colonial, pour d’autres les différents partis bourgeois ou petits bourgeois, ont surpris plus d’un au Sé­négal.
N’est-ce pas aujourd’hui Mamadou Ndoye (pour ne prendre que cet exemple), ci-devant «ex-marxiste», ex-Secrétaire général de l’un des syndicats enseignants les plus combatifs, le Sudes puis l’Uden, qui a en charge la mise en œuvre des politiques criminelles du Fmi dans l’élémentaire. Tel un curé défroqué, ce renégat jette aujourd’hui avec hargne ses crottes contre les enseignants (y compris ses propres camarades de parti) qui s’opposent à ses projets de destruction de l’école sénégalaise. Il est normal que de tels revirements laissent perplexe plus d’un ;
Mais nous tenons à dire avec force : il existe des communistes au Sénégal, qui n’ont pas renié leur idéal, qui mesurent certes l’ampleur de la défaite temporelle subi par leur camp dans la confrontation avec le camp socialiste, mais savent qu’il n’y a pas d’avenir pour l’humanité en dehors du communisme. Ceux-là sont dans les syndicats, dans les usines, à la campagne et se battent au quotidien, avec les masses travailleuses, pour faire face aux effets désastreux de la destruction du camp socialiste.
Le courant marxiste-léniniste, organisé autour de Ferñent/­l’Etincelle, n’a cessé, depuis 1983 et avant (dès 1978 exactement), de dénoncer ceux qui, aujourd’hui, n’ont d’autre programme que la course aux postes ministériels pour servir Abdou Diouf et ses maîtres esclavagistes du Fmi et de la Banque Mondiale. L’alliance stratégique avec la bourgeoisie libérale (le Pds et A. Wade) sous l’hégémonie de cette dernière a été, comme nous n’avons cessé de le répéter, un des facteurs déterminants dans les ralliements successifs au régime Ps dioufiste.
Le second facteur est le révisionnisme idéologique qui, historiquement, a condamné nos suivistes «marxistes» à l’incapacité d’élaborer une «analyse concrète d’une situation concrète». Le copiage infantile des thèses des Krouchtchev, Gorbatchev (le Pit a soutenu Gorbatchev jusqu’à la dernière minute), Mao, Kim Il Sung et autres s’est substitué à une analyse marxiste-léniniste des réalités socio-économiques, des réalités de classes au Sénégal.
La riche expérience du parti de Lénine et Staline, du parti Bolchevik qui a ébranlé les fondements de l’impérialisme mondial et était à deux doigts de le terrasser, les enseignements dégagés des expériences des luttes du prolétariat et des peuples opprimés consignés par l’organisation internationale des travailleurs, l’Internationale communiste, les autres expériences révolutionnaires nées de cette matrice, tout ce précieux héritage a été dénoncé par les révisionnistes au profit de théories de capitulation devant l’impérialisme («coexistence pacifique», «nouvelle mentalité», «glasnost, pérestroïka», etc). Pendant que les impérialistes, avec leurs services secrets, leur armada militaire, leurs papes et leurs plumitifs, menaient une guerre sans merci, politique et idéologique, militaire et commerciale, les révisionnistes et leurs partisans serviles au Sénégal désarmaient idéologiquement la classe ouvrière avec du pacifisme bourgeois et différentes variantes de nationalisme, opposées à l’internationalisme véritable, à l’obligation pour tous les communistes de s’appuyer sur l’héritage commun du prolétariat de tous les pays : la formidable œuvre d’édification socialiste en Urss sous Lénine et Staline.
Le troisième facteur est ce qu’un plumitif de l’impérialisme français, François Bayard, appelait, dans un article paru dans Jeune Afrique, «la politique du ventre». La politique dans nos pays semi-coloniaux a été jusqu’ici en fait l’apanage de ce que d’aucuns appellent «l’élite», c’est-à-dire l’intelligentsia petite bourgeoise. Signalons que Amady Aly Dieng, dans sa position facile d’écrivain marxologue, après avoir éliminé d’un tour de main le «prolétariat» en Afrique tout en admettant par ailleurs l’existence d’une bourgeoisie africaine, conclut que le «milieu le plus disponible en définitive, pour l’idéologie marxiste, c’est ce qu’on peut appeler l’intelligentsia» (Walf Fadjri du 18-19/02/95).
Ce n’est là, au fond, qu’un des soubresauts des «derniers mohicans de la démocratie petite bourgeoise» qui sentent confusément que la nouvelle ère dans laquelle nous entrons est celle de l’irruption progressive du mouvement ouvrier et populaire sur le terrain social et politique. Aussi s’empresse-t-il de tenter d’orienter les choses vers la réédition de l’expérience désastreuse de ces décennies de monopolisation exclusive de la scène politique par l’intelligentsia bourgeoise et petite bourgeoise semi-coloniale, qu’elle soit «marxiste», social-démocrate ou libérale.
Nous sommes parmi ceux qui ont compris, dès le départ, que l’édification d’un parti ouvrier communiste est un processus long qui exige que «l’intelligentsia» révolutionnaire œuvre à faire émerger du sein de la classe ouvrière les éléments dirigeants, théoriciens et praticiens, sachant utiliser le marxisme-léninisme comme «guide pour l’action» et non se substituer à eux pour autoproclamer le parti.
L’expérience du Mouvement communiste international (Mci) montre par ailleurs que les communistes africains ont été d’un très grand apport dans les luttes historiques des peuples africains et du prolétariat en général. La bourgeoisie africaine, conseillée et soutenue par l’impérialisme, s’est évertuée à renvoyer dans les oubliettes de l’histoire, l’apport décisif à la lutte de libération nationale des communistes africains comme Lamine Arfan Senghor et Tiémokho Garang Kouyaté. Ce dernier fut assassiné par les nazis pendant l’occupation de la France.
Prenons par exemple la question que pose aux internationalistes et aux démocrates conséquents de ce pays le mouvement national casamançais. Dès les années 30, Tiémokho Garang Kouyaté, utilisant l’arme du marxisme-léninisme, énonçait le programme suivant : «Nous luttons pour le droit des peuples du Sénégal à disposer d’eux-memes, en rendant le Sénégal indépendant de l’Empire français et en formant un Etat national indépendant des peuples du sénégal selon les principes federatifs par l’alliance libre des peuples libres… » (Corres­pondance Internationale, dé­cem­bre/­janvier 1984).
Plus récemment, c’est cette arme éprouvée que notre regretté camarade Birane Gaye a su maîtriser pour contribuer à l’élaboration de la ligne politique qui a permis à Ferñent/l’Etincelle de s’acquitter de son devoir internationaliste de soutien au droit à l’autodétermination de la Casa­mance contre la vague chauvine orchestrée par le pouvoir Ps qui déferlait sur le pays en 1982. Rappelons que Birane Gaye est mort en octobre 1986 après 3 années de clandestinité par suite des persécutions du régime Ps.
Lamine Arfan Senghor et Tiémokho Garang Kouyaté avaient mis sur pied la Ligue pour la Liberté des Peuples du Sénégal et du Soudan (actuel Mali) dans les villes et villages : «Ces groupes doivent se réunir secrètement pour que la police ne puisse pas les détruire, et élaborer leur plan de lutte. Ils doivent distribuer des tracts écrits par la Ligue invitant le Peuple à la lutte. (…) Dans la lutte quotidienne contre l’oppression, les capitalistes et leur gouvernement et tous les fonctionnaires et soldats, ces groupes de la Ligue préparent les ouvriers  et paysans aux grandes batailles décisives pour chasser une fois pour toutes le gouverneur français et tous les fonctionnaires et tous les soldats et les capitalistes français pour reprendre nos terres, nos forêts, pour conquerir l’independance nationale des peuples du Sénégal» (extrait de la plateforme de la Ligue, cité dans Correspondance Interna­tionale, décembre/janvier 1984).
Nous voulons faire remarquer par cette citation que les communistes furent les premiers à poser la question coloniale comme une question nationale et à exiger le droit à l’indépendance. Et cela bien avant la période 1945-1960. C’est cela que les idéologues de l’impérialisme et du semi-colonialisme cherchent à cacher pour accréditer le mensonge monumental présentant les Houphouët Boigny, L.S Senghor, etc. comme les «pères des indépendances». L’activité révolutionnaire des premiers communistes africains avait suscité une véritable psychose chez l’ennemi colonialiste et ses agents d’alors comme Blaise Diagne, prédécesseur des prétendus «pères de l’Afrique indépendante».
Voici ce que la police française écrit en 1930 : «Kouyaté est le militant le plus actif et le plus important de la Ligue de défense de la race nègre (Ldrn). (…) Il parle parfaitement l’anglais, le français, l’allemand, l’espagnol et assez le portugais. Il emploie depuis longtemps son activité en faveur de toutes les conspirations destinées à préparer l’insurrection dans les pays de race noire contre la domination européenne et ceux de l’Amé­rique du Nord et du Sud où il existe des contingents d’habitants de cette race. Il a joué un rôle important dans le congrès organisé par par la Ligue anti-impérialiste à Francfort en 1929. C’est un habitué des congrès internationaux auxquels il participe aux côtés des professionnels les plus redoutables de la révolution bolchevique.» (Corres­pondance Inter­nationale, décembre/janvier 19­84).
Quant à la période 1945-1960, le caractère antifasciste de la seconde guerre mondiale et le rôle libérateur de l’Urss qui a propagé, par sa grande guerre patriotique, le message anticolonial ont été déterminants ainsi que la participation des peuples colonisés à ce combat libérateur de l’humanité.
Et c’est une particularité de l’opportunisme des dirigeants du Pit, de la Ld et du Pai que de répéter comme des perroquets les contorsions théoriques des révisionnistes qui ont dirigé l’Urss de Krouchtchev à Gor­batchev en passant par Brejnev. Ses suivistes n’ont jamais su, au contraire de ce que dit aujourd’hui leur doyen Majhmout, «utiliser le socialisme scientifique comme méthode pour les besoins de la lutte». Ils n’ont fait en réalité que transposer littéralement la littérature révisionniste internationale au Sénégal.
D’ailleurs l’impérialisme et la bourgeoisie semi-coloniale ne s’y sont pas trompés, eux qui ont su utiliser l’inadéquation entre «le discours et la réalité» des «prophètes marxistes» pour accréditer la superbe duperie selon laquelle «le marxisme est étranger à l’Afrique» tout en «adaptant le capitalisme sous sa forme coloniale et semi-coloniale à l’Afrique».
Dieng Amady Aly ne dit d’ailleurs pas autre chose quand il ne voit comme unique «base sociale» possible en Afrique du socialisme scientifique que «l’intelligentsia». En fait, Majhmout fait un aveu de taille quand il dit à propos de «son» marxisme qu’«on nous a mis automatiquement dans le camp communiste», car voyez-vous, ce n’était en réalité qu’une question «d’alliance pour les besoins de la lutte» parce qu’à «la création du parti, on ne pouvait pas lutter contre l’impérialisme à mains nues». C’est vraiment l’opportunisme dans toute sa nudité. On comprend mieux pourquoi Senghor a choisi en 1974 de lui confier la «paternité» historique du courant «marxiste» dans le cadre de son projet autocratique de «multipartisme limité».
Le socialisme scientifique n’est pas et ne peut pas être seulement l’affaire des intellectuels universitaires en mal d’élucubrations théoriques. C’est avant tout des forces sociales impliquées dans la lutte des classes. C’est d’abord l’affaire des forces sociales exploitées et opprimées par l’impérialisme et l’Etat semi-colonial Ps/Pit/Ld/Pds. La politique du «consensus national» est un retour hypocrite au système dictatorial du «parti unique» qui, décidément, est le plus avantageux pour la pérennité du joug impérialiste sur notre Peuple.
Cette situation exige aussi la provocation et la répression comme méthode de gouvernement, comme le montre l’arbitraire semi-colonial après les élections encore une fois truquées de 1993 et les répressions des luttes syndicales et populaires. C’est en fait, la dernière trouvaille de l’impérialisme pour sauver temporairement le semi-colonialisme.
La défaite temporaire des forces socialistes-communistes sur le plan international et la crise profonde du système capitaliste mondial favorisent jusqu’à un certain point l’œuvre liquidatrice et désorganisatrice des charlatans en mal de justification de leur trahison. L’apologie  de ce phénomène immoral et abject qu’est la trahison sociale et politique suppose une tactique confusionniste tendant à distiller le défaitisme, le sentiment d’impuissance, la désertion face à la soi-disant «toute puissance de l’impérialisme».
Les renégats «surfent» sur le désarroi, la confusion et le découragement des militants communistes sincères qui ont eu le malheur de leur faire confiance pour propager l’idée qu’il n’y a pas d’autre alternative que la reddition et le ralliement à A. Diouf/Ps. Leur tactique consiste à jeter le discrédit grandissant qui les frappe sur tout le monde afin d’empêcher l’émergence d’une alternative ouvrière et populaire sans eux et contre eux.
Toutefois, quand on prend la peine de «séparer l’apparent de l’essence» (Lénine), on verra poindre un renouvellement progressif souterrain de la scène politique sur fond de réémergence du mouvement ouvrier et populaire sur le plan des luttes sociales et politiques.
Dans la période 1945-1960, ce sont les grandes grèves ouvrières, les mouvements paysans et les luttes populaires qui furent les bases sociales de la lutte pour les indépendances. La bourgeoisie et la petite bourgeoise furent les forces dirigeantes dans cette première phase des luttes de décolonisation.
La seconde phase dans laquelle nous entrons poser la tâche de la transformation du mouvement social ouvrier et populaire en force politique indépendante dirigeante dotée de son propre programme anti-impérialiste pour donner un coup d’arrêt à la recolonisation en cours de l’Afrique.
Et la voie tracée par Lamine Arfan Senghor et Tiémokho Garang Kouyaté, celle suivie par feu le camarade Birane Gaye de Ferñent/l’Etincelle, cette voie qui, comme l’écrit le journal Sud, dans les années 80 faisait la «fierté de se dire communiste» pour beaucoup de Sénégalais reste bel et bien le chemin vers la véritable libération à venir.
(Article tiré de Ferñent N°3 – Nouvelle Série – Août 1995)

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