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L’Etat français vient d’augmenter les droits d’inscription universitaires des étudiants étrangers, non originaires de pays membres de l’Union européenne. La mesure a provoqué une certaine levée de boucliers et on peut dire même qu’elle a déchaîné les passions. Des réactions indignées sont enregistrées çà et là, et des étudiants ont même décidé de manifester contre une telle décision. On a entendu des voix demander aux gouvernements africains, qui comptent le plus grand nombre d’étudiants concernés, de protester contre cette nouvelle politique d’accueil des étudiants étrangers en France. Une telle perspective ne semble pas envisageable et d’ailleurs, pour ce qui concerne le Sénégal par exemple, le ministre de l’Education nationale, Serigne Mbaye Thiam, a coupé court à tout suspens quant à la possibilité du gouvernement du Sénégal d’élever la moindre protestation. Le ministre Serigne Mbaye Thiam s’est voulu clair, affirmant prendre acte de la décision des autorités françaises, annoncée par le Premier ministre Edouard Philipe. Il a précisé qu’il revenait aux étudiants étrangers de s’adapter à ladite mesure. Franchement, on ne peut qu’acquiescer à un tel propos, car une autre posture aurait été absurde, voire même ridicule. La France n’a pas pour vocation de subventionner et de garantir la formation des élites des autres pays, au risque de ne plus pouvoir assurer à ses propres fils et filles une formation de qualité.
Les universités françaises qui faisaient rêver tout étudiant de par le monde ont perdu de leur superbe depuis de nombreuses années. Le classement Shanghai qui constitue un baromètre au niveau mondial de la qualité des universités le montre tous les ans. Cette situation est due essentiellement au manque de moyens. Les allocations de l’Etat français aux universités n’arrivent plus à répondre aux besoins de plus en plus croissants, tant en matière de traitement des professeurs que de l’acquisition d’équipements et de matériels de formation, sans compter la nécessité d’accroître les infrastructures. Les élites universitaires françaises se tournent de plus en plus vers les universités nord-américaines ou vers de nouvelles universités de pays émergents où l’offre salariale est plus intéressante et les conditions de travail et de recherche mieux élaborées. La décision d’augmenter les droits d’inscription devrait générer quelque 1 milliard d’euros de plus au profit des universités françaises ; à peu près l’équivalent de la dotation annuelle que l’Etat français accorde à ses universités publiques.
Il convient donc pour l’Etat français de rechercher les moyens pour améliorer son système universitaire en injectant plus de moyens financiers. Il est naturel que la  stratégie de la «politique des petits pas» soit de rigueur. En effet, dans de pareilles situations, il faudrait jouer sur les leviers les moins sensibles surtout dans un contexte de tension sociale et économique. La hausse des droits d’inscription pour les étudiants français soulèverait une levée de boucliers et donnerait des motifs de contestation légitimes aux étudiants français. Déjà l’été dernier, certaines universités françaises avaient été gagnées par une vague de contestations d’étudiants qui réclamaient de meilleures conditions de vie et d’études. Ainsi, une hausse généralisée des droits d’inscription ne manquerait pas d’en rajouter aux motifs de contestation. Il est de notoriété publique que les universités françaises sont en crise. Le candidat à l’élection présidentielle française Emmanuel Macron avait annoncé la couleur. Il préconisait la hausse des droits d’inscription des étudiants étrangers provenant de pays hors Union européenne. Il s’y ajoute qu’au-delà du droit légitime de chaque pays de définir sa politique éducationnelle, la mesure prise par le gouvernement français nous rappelle à nos propres devoirs et à une meilleure prise de conscience.

Le Sénégal avait quelque part montré la voie à la France
Qui pourra jeter la pierre à la France pour avoir augmenté les droits d’inscription des étudiants étrangers ? On dénombre des milliers d’étudiants africains de par le monde. Et dans la plupart des pays accueillant des étudiants étrangers, ces derniers s’acquittent de droits d’inscription bien supérieurs à ceux payés pour les nationaux du pays, à moins qu’il n’existe d’accords particuliers entre le pays hôte et le pays d’origine de l’étudiant. Mieux, il peut arriver dans un même pays que les droits d’inscription à des universités publiques soient différents, que l’étudiant soit ou non originaire de la province qui participe au financement de l’université. C’était le cas du Canada à une époque, avec les étudiants résidents d’une province, les étudiants issus d’autres provinces et ceux venant de pays étrangers. Les étudiants étrangers dans les universités sénégalaises, notamment l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar et ses annexes, ont vu l’Etat du Sénégal décider de manière unilatérale d’une hausse à des proportions très importantes. Par exemple, là où l’étudiant sénégalais payait des droits d’inscription annuelle de l’ordre de 4 840 francs Cfa (8 euros environ), les étudiants étrangers notamment provenant d’autres pays africains payaient des droits d’inscription de plus de 300 mille francs Cfa (500 euros environ). Au journal Le Quotidien, nous avons eu connaissance du cas d’un jeune Français, stagiaire au sein de notre rédaction, qui avait choisi de suivre ses études en journalisme au Centre d’études des sciences et techniques de l’information (Cesti) et qui s’acquittait de 350 mille francs de frais d’inscription alors que ses camarades de classe sénégalais ne payaient que 25 mille francs. C’est dire simplement que toutes choses égales par ailleurs, le Sénégal n’a pas pour vocation de se substituer à aucun autre pays pour lui assurer la formation de ses élites.
Il n’en demeure pas moins que dans le cadre d’une coopération bilatérale, des aménagements spécifiques peuvent exister pour une entraide internationale. On avait par exemple observé que le Sénégal aidait des élites comoriennes à fréquenter les universités et autres institutions publiques de formation, à des conditions avantageuses. Cela répondait à une politique de coopération. En effet, en matière de politique internationale, le concept du «soft power» a été développé.
Le «soft power», théorisé par le Professeur américain de relations internationales Joseph Nye, renvoie à une diplomatie «douce», notamment à travers l’éducation, la culture, la religion ou l’humanitaire.  Il sert depuis quelques décennies de nombreux pouvoirs politiques en Occident comme en Orient. Il repose sur la capacité d’un Etat à influer sur un autre en ce qui concerne des pratiques, orientations de politiques publiques et d’impact sur les citoyens. De nombreux travaux s’intéressent ces dernières années à l’utilisation de la religion comme «soft power» par des pays du Moyen-Orient, notamment en Afrique. Des programmes d’études à l’étranger proposés sous nos cieux sont une illustration de cette option diplomatique de certains Etats.
En guise d’exemple, le programme de bourses américaines Fulbright qu’avait prôné Colin Powell rentre dans un tel registre. Par une bourse d’étude basée sur le mérite, des étudiants étaient invités à poursuivre leurs études aux Etats-Unis.
L’objectif de tels programmes est de créer pour l’étudiant poursuivant son cursus à l’étranger des relations affectives, d’attachement au pays d’accueil pour une insertion et une contribution par les aptitudes professionnelles à la bonne marche. La France aurait peut-être estimé que cette politique ne lui serait plus bénéfique, car on voit de plus en plus des étudiants étrangers, notamment africains, fréquenter les universités françaises et parfois, grâce à des tours de passe-passe, arriver à obtenir le passeport français avec lequel ils font le tour du monde, tout en manifestant une hostilité grandissante à l’endroit de la France.

L’urgence de s’adapter aux réalités du monde
Les études coûtent de plus en plus cher et les Etats ne peuvent plus assurer l’éducation universelle gratuitement. Cela est d’autant plus vrai pour l’enseignement supérieur. Il est alors attendu des parents ou des étudiants eux-mêmes une contribution qui devient de plus en plus importante, eu égard au renchérissement du coût de la vie et des frais d’études. Il est aberrant pour un parent de dépenser pour son enfant étudiant à l’université bien moins que pour la scolarité de ce même enfant au lycée, au collège, à l’école élémentaire ou même à maternelle.
Nos universités sont à vau-l’eau par manque de financements nécessaires. En plus des allocations budgétaires étatiques, il urge de trouver d’autres ressources comme le paiement de frais de scolarité et autres droits d’inscription. On comprend parfaitement que les gens sont de fortunes diverses et c’est pourquoi il s’avèrerait nécessaire de préconiser un système de financement transparent sous forme de prêts et autres bourses au profit d’étudiants socialement défavorisés. Ce schéma avait été imaginé par la mission de réflexion alors confiée à un groupe de travail dirigé par le Professeur Souleymane Bachir Diagne qui avait identifié des pistes intéressantes et assez novatrices pour pouvoir permettre à nos universités de sortir de l’ornière et de se réhabiliter. Seulement, il manqua un courage politique pour faire adopter de telles mesures. La démagogie et la crainte d’affronter des contestations estudiantines ont eu raison de ce projet prometteur. En attendant, les niveaux des étudiants et de leurs enseignants continuent de baisser et les conditions de travail dans nos universités restent lamentables. Ainsi, des étudiants doctorants n’arrivent pas à aligner deux phrases correctes et cela ne semble pas émouvoir ou même inquiéter quant à l’avenir de ce pays. L’autre piste proviendrait des «alumni» qui devraient être appelés à contribuer pour aider leurs universités à garder le niveau de qualité des diplômes délivrés. Les réseaux se constituent peu à peu avec des associations de diplômés de différents établissements sénégalais qui voient le jour. Tout diplômé devrait bien aimer voir son diplôme demeurer attractif et constituer même une référence. En outre, l’université devrait s’ouvrir davantage au monde de l’entreprise pour pouvoir mobiliser des financements.

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