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Qui est le ministre qui a la mission la plus difficile du gouvernement de Macky Sall ? Le ministre de l’Intérieur ? Non. Nous avons une police et une Administration territoriale de qualité. L’organisation sans faute de la dernière élection présidentielle en est la meilleure illustration, en plus du fait que notre pays soit un îlot de stabilité dans l’océan d’instabilité qu’est devenue l’Afrique de l’Ouest. Le ministre de l’Economie ? Vous n’y êtes pas du tout, car la croissance est de retour depuis plus de sept ans. L’Education nationale et l’Enseignement supérieur continuent de fonctionner malgré les crises récurrentes. Le ministre de Macky Sall qui a la mission la plus difficile est celui de l’Urbanisme.
Abdou Karim Fofana devra accomplir les travaux de Hercule pour réussir une mission quasi-impossible parce qu’au niveau de l’urbanisme, le Sénégal a des problèmes d’urbanité. Nous avons plus besoin d’un ministre de l’Urbanité (apprendre aux citoyens les comportements urbains) que d’un ministre de l’Urbanisme. Les Sénégalais ont de véritables problèmes d’urbanité (savoir-être pour ne pas dire éducation). Dakar est la seule capitale du monde qui n’a pas de trottoirs. Tous les trottoirs de la ville sont privatisés. Dakar est la seule capitale au monde où on ne peut se promener dans ses rues. Se promener dans les rues de Dakar relève d’un parcours du combattant, à cause des «encombrements humains», et des trottoirs transformés en parking privés. La situation est devenue tellement dantesque que des jeunes en ont fait un métier : faire payer les chauffeurs pour les «aider» à trouver une place de parking. Ce business de la privatisation de l’espace public en parking privé est devenu tellement rentable que de nos jours il y a plus de jeunes qui s’adonnent à cette activité, avec la conséquence qu’ils garent les voitures en double file partout dans le centre-ville ; d’où des embouteillages permanents, notamment le boulevard de la République et les fenêtres de la Dic et du ministère des Finances.
Sur le boulevard de la République et l’avenue Léopold Sédar Senghor, il n’y a que la devanture du Palais qui est épargnée par les «encombrements humains» et le parking sauvage. Dakar est la seule capitale au monde où l’on voit de grands gaillards pisser sans gêne contre les murs et dans les rues. L’incivisme et l’indiscipline ont balafré notre belle ville. Nous avons une très belle ville, mais notre manque d’urbanité l’a transformée en enfer. Dakar n’est peut-être pas une des villes les plus polluées du continent, mais à coup sûr, c’est l’une des plus invivables à côté de Lagos.
Quand l’autorité recule, l’égoïsme et l’anarchie font de grands bonds en avant. Le meilleur exemple est le rond-point Liberté 6, dont la bretelle qui mène vers les deux voies de la foire a été complètement privatisée par les commerçants, obligeants tout le flux venant de Grand Yoff à venir jusqu’au rond-point pour tourner à droite ; d’où des embouteillages permanents, sans parler des terre-pleins transformés en marchés de chaussures. Je suis de ceux qui pensent que pour au moins une période, le civisme devrait être confié au ministère de l’Intérieur. Le combat pour l’urbanisme et l’urbanité est une urgence nationale. On ne peut pas être des millions à vivre dans une petite presqu’île sans un minimum d’urbanité. Au lieu de nous émouvoir devant la propreté et l’ordre qui règnent à Kigali, ou le bonheur d’arpenter les rues de Paris, engageons le combat pour rendre notre capitale vivable ! Vivre à Dakar est devenu une torture au quotidien.
Dakar étouffe non pas à cause du surpeuplement, mais de l’anarchie et de l’indiscipline. Tokyo et Singapour sont plus peuplées, mais grâce aux règles d’urbanité que tout le monde respecte, on y vit très bien. La situation de la mythique Place de l’Indépendance résume à elle seule la dégénérescence de notre capitale. Ce qui est valable au centre-ville l’est presque partout dans nos villes, et les quartiers où, quand on construit, le premier réflexe est d’empiéter et de grignoter sur la rue à défaut de la privatiser en y installant des cantines. Le ministre Karim Fofana a la mission la plus difficile du gouvernement, parce que l’urbanisme, ce n’est pas seulement les bâtiments, mais c’est aussi les comportements urbains. En couvrant le fameux procès Eichmann, Hannah Arendt en était arrivée à conclure à la «banalité du mal». Au Sénégal, c’est devenu une urgence nationale de lutter contre la banalité de l’indiscipline et de l’anarchie. Un proverbe peul dit : «L’habitude est comme les cheveux, tu as beau raser, ils reviennent.» Malheureusement, l’incivisme est devenu une habitude, un réflexe, une autre «banalité du mal» urbain.

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