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En 509 avant Jésus Christ, les Romains après plus de deux siècles de monarchie et de tyrannie, inventèrent presque par accident la République, que le grand Cicéron qualifiera de «la plus parfaite de toutes les formes d’Etat». Ce miracle que nous devons aux Romains perdure parce que la République se fonde sur des valeurs, mais aussi sur des équilibres. La prestation de serment d’un président de la République, même si cela dure peu de temps, incarne l’essence et l’esprit de la République : les valeurs et les équilibres. En démocratie, il est communément admis que la plus grande légitimité est élective. Donc, le président de la République, l’élu de la Nation, incarne la plus grande légitimité dans la République. C’est parce qu’il est l’élu de la Nation, l’élu de tout le monde, même de ceux qui n’ont pas voté pour lui, qu’il nomme aux fonctions civiles et militaires, préside le Conseil supérieur de la Magistrature, est le chef des Armées et est protecteur des arts et des lettres… Donc, le président de la République, malgré tous ses pouvoirs, reste sagement assis sur un fauteuil et attend que le président du Conseil Constitutionnel lui dise «Monsieur le président de la République, veuillez-vous lever», comme le fameux, «Accusez levez-vous» et il s’exécute. Cela n’arrive qu’une fois dans le mandat.
L’une des rares fois dans une démocratie, où il y a un primat des nommés sur un élu et qui n’est pas n’importe quel élu. Pourquoi donc, les juges du Conseil Constitutionnel, qui ne sont pas élus, donc qui n’ont pas de légitimité démocratique, ont ce pouvoir de faire venir le Président, de lui imposer leur protocole ? La réponse est simple : valeurs et équilibres. Le Conseil constitutionnel a ce pouvoir parce qu’il est le gardien des valeurs de la République, qui transcendent les passions et les furies démocratiques. Ils ont ce pouvoir pour rappeler au Président qui, après son serment, sera investi des pouvoirs immenses, qu’il ne doit pas oublier que la République n’est forte que dans l’équilibre des pouvoirs.
Le rituel de la prestation de serment est important, parce qu’il rappelle au président de la République qu’il tient certes sa légitimité du Peuple, donc de la démocratie, mais l’exercice du pouvoir se fait dans le cadre de la République. Au fond, la démocratie qui ne dure que 24h est une parenthèse dans la vie la République. Le président du Conseil Constitutionnel a bien fait de souligner l’écart qu’il y a entre la conscience citoyenne et la qualité du débat politique. C’est le plus grand mal de notre démocratie, et tout le monde en connaît la cause : les dérives de l’Etat légal, c’est-à-dire cette propension de nos hommes politiques à s’appuyer sur la loi pour se donner un avantage comparatif sur le plan politique. Ainsi, à chaque alternance, nous avons une sorte de bis repetita qui enferme notre démocratie dans une sorte de mythe de Sisyphe.
Dans un système politique à deux mandats, le premier mandat est forcément politique : dès la prestation de serment, on songe à sa réélection. Le deuxième mandat est pour l’histoire, parce que le président de la République a le devoir d’ingratitude et peut s’affranchir de toute forme de pression et chantage politique. Le Président Macky Sall, pour l’histoire, a le devoir faire passer notre démocratie du cap de l’Etat légal (abus de la loi, abus de majorité) à l’Etat de Droit (règne du Droit, non pas de la loi) en fixant définitivement les règles du jeu politique et en aidant les juges à déconstruire cette suspicion légitime de l’opinion sur les décisions des juges sur toute affaire politique. C’est un devoir pour le président de la République, mais un combat pour les juges qui se complaisent dans une sorte de «servitude volontaire», comme aurait dit Etienne de la Boétie. Selon l’historien grec Polybe, «les Romains eurent non seulement de prétendre à la domination universelle mais ils y parvinrent», parce que «leurs institutions étaient solides». Au Sénégal, nos institutions sont certes solides, mais le fait que la justice reste encore notre maillon faible et le défaut de consensus sur les règles du jeu, empêchent à notre pays de réaliser son véritable destin : une exception économique après avoir été l’exception démocratique. Toutes les conditions sont réunies, sauf la justice et le consensus. Nous avons un personnel politique d’une très grande qualité intellectuelle, une maturité citoyenne et une grande ambition collective pour notre pays, mais quel gâchis que le débat se réduise depuis plus de 40 ans à la question électorale. Cette incapacité à trouver un consensus sur les règles du jeu est un véritable cancer pour notre démocratie. Si d’ici à 2004, le Président Macky Sall crée les conditions pour qu’on ne discute plus du fichier électoral, du parrainage, ou de transparence électorale, notre pays aura fait un bond en avant parce que nos élites politiques vont enfin débattre des véritables questions qui interpellent notre pays. Pendant que les hommes politiques nous enferment dans une tension artificielle, les défis qui interpellent le pays ne cessent d’augmenter. Pour 2024, jugeons les potentiels candidats non pas sur le fichier électoral, mais sur les vraies questions comme la sécurité nationale, l’éducation nationale, l’économie, nos relations avec nos voisins, l’emploi des jeunes…

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