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Les révolutions en cours au Soudan et en Algérie marquent le retour du printemps démocratique dans le monde arabe. Cette fois-ci, ces deux hirondelles font bien le printemps. Le premier printemps arabe avait débouché sur l’été démocratique avant de sombrer dans un hiver de dictature avec d’abord l’arrivée des islamistes et la restauration militaire comme en Egypte ou celle de l’Etat dynastique comme en Syrie. Seule la Tunisie a réussi sa révolution parce que c’est l’une des rares sociétés arabes à avoir une société civile digne de ce nom. Dans tous les pays arabes, le débat se réduit à un face-à-face entre les Etats dynastiques corrompus et les islamistes. C’est pourquoi dans chacun de ces pays, la révolution ou l’alternance amène fatalement les islamistes au pouvoir, avant que les militaires ne reviennent par la fenêtre.
Ce qui se passe au Soudan et en Algérie est fort intéressant parce qu’il marque la naissance d’une troisième voie, une troisième force, une alternative entre les islamistes et les militaires. Cette troisième voie, cette troisième force est la société civile qui s’organise. En Algérie par exemple, le nationalisme a enfanté la dictature, et la démocratisation en engendré l’islamisme. Avec cette révolution contre le cinquième mandat, les populations algériennes qui déferlent dans la rue écartent d’office les forces de l’ancien régime : Les militaires qui avancent masqués derrière les apparatchiks civils et les islamistes. Cette stratégie du «dégage» vise à contrer la récupération islamiste des aspirations du Peuple et la restauration de l’Etat Fln car, comme dit Babacar Justin Ndiaye, «dans tous les pays, l’Etat a son Armée, sauf en Guinée Bissau où l’Armée a son Etat». Autant il était légitime pour l’Armée algérienne de recourir à la violence pour éradiquer l’islamisme armée, autant elle est désarmée face à une population désarmée, qui marche pacifiquement. Dans le monde hyper-connecté et mondialisé dans lequel nous sommes, il n’y a plus de violence ou de répression à huis clos sous prétexte de souveraineté et de raison d’Etat. Les dictatures sont devenues un anachronisme dans la mondialisation. La seule qui survivra encore longtemps est la Corée du Nord, car Kim Jong Il a encore le moyens de couper son pays du reste du monde.
Ce qui n’est pas le cas de l’Algérie et du Soudan. Dans ces deux pays, le régime va inévitablement chuter, car une dictature est toujours un bloc monolithique fait pour ne pas être reformé et toute réforme ou toute concession ouvre une boîte de Pandore qu’on ne peut plus refermer. Ce qui fait que la chute est juste une concession de temps. Une dictature qui recule ou qui fait des concessions à la suite de pressions populaires est obligée d’en faire toujours davantage jusqu’à la chute, car dès la première reculade le dictateur tant redouté apparaît subitement comme un tigre de papier et la peur change de camp. C’est ce qui arrive en Algérie et au Soudan, où les populations qui ont enfin découvert le maillon faible de ces régimes ne feront plus aucun compromis. Elles «deviennent réalistes en demandant l’impossible» : non plus un changement d’hommes, mais de système.
Au Soudan, le château de cartes va continuer à s’effondrer après les départs de Omar El Béchir et de son premier remplaçant. Les Soudanais exigent un changement de système, pas un simple de jeu chaises musicales au sein du régime. La chute de Béchir est très intéressante, parce qu’elle symbolise la fin d’une ère politique dominée par les militaires et les islamistes ou par les militaires ou les islamistes. Le général Béchir s’est appuyé sur l’islamiste Hassan al Tourabi pour légitimer son coup d’Etat, avant de faire tomber le masque et laisser apparaître le visage hideux de la dictature, avec des massacres au Darfour et la partition du pays qui était le prix à payer pour avoir un sursis. Comme en Algérie, les populations qui sont dans la rue ne veulent plus ni de la dictature ni des islamistes, mais un système ouvert, un régime civil et la démocratie.
La société ouverte et ses ennemis, c’est le titre du livre indispensable de Karl Popper. Aujourd’hui, les jeunes du monde arabes disent clairement que les ennemis de la société ouverte sont les militaires et les islamistes. Après le Soudan et l’Algérie, la Lybie suivra, même si Haftar parvient à prendre militairement le pouvoir. C’est juste une question de temps. Nul ne peut arrêter la marche de l’histoire avec ses bras. Une grande page est en train de se fermer dans le monde arabe. Une autre s’ouvre et c’est une page blanche car, comme dit Lawrence d’Arabie, «Rien n’est écrit». Il n’a jamais été écrit nulle part que les Arabes doivent s’accoutumer ad vitam aeternam à la dictature ou à l’islamisme politique.

Notre-Dame
«En Afrique, chaque fois qu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle», disait Amadou Hampâté Ba. Avec l’incendie de Notre-Dame de Paris, c’est une bibliothèque gravée dans la pierre qui a pris feu, mais la vieille ne mourra pas. Elle a déjà été immortalisée par Victor Hugo, Napoléon, la reine Margot et surtout par son architecture qui a résisté à l’érosion du temps. Avec le sursaut national qui a suivi l’incendie, la France a voulu tenir non seulement son rang de fille aînée de l’Eglise, mais surtout celui de fille aînée du patrimoine culturel européen. Notre Dame est la meilleure synthèse de l’histoire politique, littéraire et architecturale de France.

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