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Le volcan des Caraïbes, le chat sauvage dont les griffes ont lacéré la face hideuse du colonialisme. Voici le chantre de la Négritude debout comme une verge, la Négritude virile : «Ma Négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour/ma Négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre/ma Négritude n’est ni une tour ni une cathédrale/elle plonge dans la chair rouge du sol/elle plonge dans la chair ardente du ciel/elle troue l’accablement opaque de sa droite patience…» Voilà des mots puissants, la verve étincelante qui résume l’homme-Césaire. Un rebelle, un guerrier, un insurgé, mais un sage, un mage, un clairvoyant qui voit au-delà des ténèbres.
Aimé Césaire est d’abord un poète, un authentique poète puisque de poètes authentiques le ciel en fabrique peu. Pour être poète, il faut être touché par la grâce et Césaire l’a été. Tenez-vous bien, en mille ans, la grande Perse n’a reconnu que sept poètes. Césaire est un écrivain parmi les plus grands de tous les temps et à des degrés divers aux côtés de Homère, de Thucydide, de Jalal Ad’ in Rumi, Cervantès, Shakespeare, Dante Alighieri, Virgile, Victor Hugo, Mallarmé, Rimbaud, William Faulkner, Schiller, Goethe, Fiodor Dostoïevski, Léon Tolstoï, Alexander Pouchkine, Franz Kafka, Marcel Proust, Pablo Neruda, Gabriel Garcia Marquez, Yasunari Kawabata, Saint-John Perse et Gérald Félix Tchikaya U’Tamsi. Tous les grands écrivains sont des poètes, qu’ils soient romanciers, versificateurs inspirés, dramaturges ou autres, l’essentiel est qu’ils soient capables de mettre de «l’intime en tout».
Le Discours sur le colonialisme de Césaire est aussi important que La préface de Cromwell de Victor Hugo, Orphée noire de Jean Paul Sartre et Le grand inquisiteur de Dostoïevski. Un texte dont les réverbérations ont aveuglé plus d’un colonialiste. Le réquisitoire le plus implacable contre le racisme et le colonialisme. Ecoutez Césaire défier la pâle raison occidentale : «Que la forêt miaule/que l’arbre tire les marrons du feu/que le ciel se lisse la barbe(…) le mouton broutant son ombre d’après-midi», déclame-t-il dans Le cahier d’un retour au pays natal, un chef-d’œuvre de la littérature mondiale, de la poésie infuse, de «la folie qui voit/la folie qui se déchaîne».
Aimé Césaire, c’est l’apothéose de la poésie. Il a fait le ciel et la terre se rencontrer dans sa poésie, le retour aux origines, le bruissement perpétuel, le grondement originel sont permanents dans la poésie césarienne. Aimé Césaire, c’est la tempête, l’ouragan des Caraïbes qui a réuni dans sa poésie toute la souffrance nègre pour en faire un boulet de canon. Partout où le nègre est passé, Césaire a laissé traîner sa poésie. En lisant Césaire, on entend le bruit des chaînes : «Et je me dis Bordeaux et Nantes et Liverpool et New York et San Francisco/pas un bout de ce monde qui ne porte mon empreinte digitale/et mon calcanéum sur le dos des gratte-ciel et ma crasse/dans le scintillement des gemmes !/Qui peut se vanter d’avoir mieux que moi ?/Virginie. Tennessee. Géorgie. Alabama/putréfactions monstrueuses de révoltes inopérantes, marais de sang putrides /trompettes absurdement bouchées/Terres rouges, terres sanguines, terres consanguines.» Qui mieux que lui pour décrire la marche tragique du nègre ? Ses écrits ont été une secousse tellurique qui a fait trembler le monde de l’art, de la culture et de la politique.
Né en 1913 à Basse-Pointe en Martinique, dans une famille où on savait lire et écrire, Aimé Césaire, élève surdoué, fit de brillantes études au lycée Louis le Grand où il rencontra Senghor, son ami de toujours et puis ensuite à l’école normale supérieure. C’est à Paris que son africanité surgit du tréfonds pour se traduire en un engagement politique et culturel sans précédent. Avec Senghor, Birago Diop, Guy Tyrolien, Léon Gontran Damas, ils fondèrent le journal L’étudiant noir où le concept de Négritude, créé par Césaire, apparut pour la première fois. En 1947, il crée avec Alioune Diop la fameuse revue Présence africaine. La Négritude de Césaire n’est pas exclusive malgré sa tonalité volcanique, c’est un humanisme. Ecoutez-le dire : «Mais les faisant, mon cœur, préservez-moi de toute haine/ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n’ai que haine/car pour me cantonner en cette unique race/vous savez pourtant mon amour tyrannique/vous savez que ce n’est point par haine des autres races/que je m’exige bêcheur de cette unique race/que ce que je veux/c’est pour la faim universelle/pour la soif universelle. Aimé Césaire, toute sa vie durant, s’est fait l’avocat des sans voix : «Mon cœur bruissait de générosités emphatiques/Et si je ne sais que parler, c’est pour vous que je parlerai/Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir.» Encore vieillard, il n’a pas hésité à refuser de recevoir Nicolas Sarkozy, protestant contre la loi française du 23 février 2005 sur «les aspects positifs de la colonisation».
C’est le matin du 17 avril 2008 que «le nègre fondamental» s’est éteint après une vie militante d’une richesse incommensurable. Plusieurs personnalités du monde des arts, de la culture et toute la classe politique française dont le Président Nicolas Sarkozy ont assisté à ses obsèques. Son nom a été inscrit sur une plaque d’honneur au Panthéon. Ils ne sont que cinq écrivains français à bénéficier d’obsèques nationales : Victor Hugo, Maurice Barrès, Collette, Paul Valéry et Aimé Césaire. Homme politique, il a été député de la Martinique pendant 48 ans. Il nous laisse une œuvre «Himalayesque», faite de poèmes, d’essais, de discours, de pièces de théâtre.

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