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Le projet d’amélioration de la réponse des communautés les plus vulnérables face aux crises nutritionnelles et alimentaires dans les départements de Podor, Matam, Ranérou et Kanel intervient dans les zones les plus vulnérables où la malnutrition est quasi endémique. Grace aux initiatives mises en place, les populations bénéficient de paquets de services dans des secteurs variés dans le but de s’attaquer aux déterminants de la malnutrition. Une visite de terrain a permis de mesurer l’incidence des activités menées par le projet Yellitaare sur les populations.

Dans la vaste cour de la maison, une agitation discrète règne. Sous un préau installé au milieu, des dizaines de femmes avec chacune son bébé dans les bras. Toutes ont répondu à l’appel de Dieynaba Demba Guèye, relais communautaire du village de Dollol Soubalo dans la commune de Ouro Sidy, département de Kanel. Sous le regard d’une délégation composée de journalistes en visite dans la zone dans le cadre du Programme Yeelitaare dont la mise en œuvre est confiée à la Cellule de lutte contre la malnutrition (Clm), Dieynaba s’apprête à dérouler son action de sensibilisation du jour. Aujourd’hui, la séance est réservée aux mamans d’enfants de moins de deux ans. Devant le public, le relais communautaire démarre une séance de dépistage. A ses côtée, un deuxième relais tient un gros registre destiné à noter les mesures anthropométriques qui seront prises. Tout d’abord, elle applique quelques mouvements sur les jambes de l’enfant. C’est pour rechercher la présence d’œdèmes qui sont un signe de malnutrition chez l’enfant. Ensuite, Dieynaba Demba Guèye se saisit de l’outil qui lui permet de mesurer le périmètre brachial de l’enfant. A l’aide du cordon, elle mesure d’abord l’avant-bras. Ensuite, ce cordon lui permettra de faire la mesure exacte du périmètre de l’enfant. Le résultat est jaune. «Il y a trois couleurs possibles, verte, jaune et rouge. Là c’est jaune, cela veut dire que l’enfant souffre de Malnutrition aiguë modérée (Mam)». Cette situation nécessite une prise en charge communautaire. Hawa, la maman de la fillette, explique que depuis que sa fille a été dépistée, elle a reçu 15 sachets de farine améliorée. De quoi faire des repas trois fois par jour, pendant un mois. Au total, 19 195 enfants de 6 à 23 mois bénéficient d’une supplémentation en poudre de micronutriment grâce au projet Yellitaare mis en place par la Cellule de lutte contre la malnutrition (Clm).

Une prévalence de 10,5% à Matam
A l’image de ce village, le projet Yellitaare a mis en place un total de 3155 sites qui délivrent un paquet d’activités de prise en charge de la malnutrition dans les zones d’intervention du programme, à savoir les départements de Podor, Ranérou, Kanel et Matam. Dans ce dernier département, les sites sont au nombre de 412 et repartis sur toutes les collectivités territoriales. La farine qui est faite à base de maïs, d’arachide, de niébé, de bouye, etc., permet de renforcer la situation nutritionnelle des enfants. Au Sénégal, les enquêtes effectuées ces dernières années ont permis de montrer que la prévalence de la malnutrition aigüe est particulièrement élevée dans 16 départements du pays. A Matam, les chiffres de 2017 donnent une prévalence de 10.5 contre 15% deux ans auparavant.
Après avoir fini de faire le dépistage des enfants, Dieynaba enchaine sur une causerie sur l’hygiène. Avec des supports visuels, elle passe des messages sur l’hygiène et la propreté aux femmes. Cet aspect est également une composante de ce projet. Dans le village de Dollol, 18 latrines ont été construites. Un des bénéficiaires s’en réjouit en soulignant qu’auparavant, lui-même était obligé de solliciter les voisins ou de le faire à l’air libre.

Une approche
multisectorielle
Un peu plus loin, dans le même village, quelques chèvres d’une couleur rousse sont enfermées dans un enclos de grillage. Au milieu des femelles, un Bouc de Maradi parade. Il représente l’avenir du petit cheptel que le vieux Mamadou Souleymane Gaye est en train de reconstruire. Il y a peu, cet homme possédait quelques têtes de bétail. Mais avec les sècheresses de ces dernières années, l’absence d’herbe de pâturage a eu raison de son troupeau. La perte de ses bêtes a fragilisé sa situation économique. Mais avec l’arrivée du projet Yellitaare, il renoue avec un cheptel. Déjà, trois jeunes femelles sont nées et selon ses explications, il peut encore espérer une nouvelle mise bas dans la même année. Ici, explique Aby Ciss, co-directrice du projet à Matam, les prévisions ont été dépassées avec 459 ménages bénéficiaires. Et devant la forte demande, le projet a institué le passage de don. Ainsi, après la première mise bas, la deuxième est offerte à un autre membre de la communauté. D’autres familles ont, elles, reçu de la volaille. Un coq raceur et une dizaine de poules pour chaque ménage. Une façon d’améliorer les races locales, précise Abass Ndour, chef du projet.

S’attaquer aux
causes profondes
Le projet Yellitaare qui s’achève cette année, s’inscrit dans une dynamique de prise en charge multisectorielle de la nutrition dans ces régions. Selon le coordonnateur de la Cellule de lutte contre la malnutrition (Clm), Abdoulaye Ka, Yellittare permet d’aller au-delà d’une démarche réactive. «Pendant longtemps, nous étions dans une approche réactive ou durant la période de soudure, quand ces crises nutritionnelles s’installaient, il fallait toujours dépister les enfants, faire la récupération nutritionnelle. Et on s’est rendu compte que tant que nous ne prenons pas en compte les causes profondes de cette malnutrition, on resterait toujours dans cette démarche réactive. Yellitaare est né vraiment par la volonté du gouvernement du Sénégal de s’attaquer aux causes profondes et directes de la malnutrition», explique-t-il.
Dans les prochaines années, la Clm compte bien répliquer les bonnes pratiques engrangées dans le cadre de ce projet. «Une fois le Plan stratégique multisectoriel de la nutrition (Psmn) validé, Yellitaare a été le premier projet. La plupart du temps nous travaillons avec trois à quatre secteurs, mais là, nous en sommes jusqu’à sept secteurs. Ce qui fait que les bonnes pratiques que nous avons au niveau de Yellitaare nous allons les répliquer». Selon le coordonnateur de la Clm, il n’y a pas de risque d’avoir des doublons avec les interventions prévues dans le cadre de la Stratégie nationale pour la sécurité alimentaire et la résilience (Snsar) dont l’approche holistique rappelle à certains égards, celle de la Clm. «Nous avons une dimension nutrition et quand nous nous attaquons à un déterminant particulier qui concerne l’insécurité alimentaire, c’est que nous avons cette sensibilité nutritionnelle et un ciblage catégoriel. Nous ciblons les groupes les plus vulnérables, les enfants de moins de 5 ans, les femmes enceintes et les femmes allaitantes. Maintenant mettre une approche dans une stratégie et la mettre en œuvre c’est diffèrent. Nous, c’est au niveau de la mise en œuvre que nous agissons avec les communautés et les collectivités locales», précise M. Ka.

A Dollol où Dieynaba assure le suivi depuis onze ans : Un cas de Mam référé en moyenne par trimestre
Dans le village de Dollol, Dieynaba est sans doute le lien entre toutes les femmes. Des plus jeunes aux plus âgées, Dieynaba assure leur suivi depuis onze ans. Relais communautaire, elle anime des causeries ciblées. «Avec les adolescentes, je fais de la prévention. Aux femmes enceintes, j’explique l’importance des visites prénatales, du dépistage au sida, etc.» Mais son rôle va au-delà. En effet, il arrive très souvent qu’elle accompagne elle-même les malades du village vers les postes de santé du village voisin ou de la ville voisine. «Cela s’est passé il y a quelques jours. Une femme devait accoucher. Je ne la connais absolument pas, mais je l’ai accompagnée vers le poste de santé de Wodobere. On a pris une charrette et la femme a accouché en cours de route, sur la charrette», raconte-t-elle d’un ton blasé qui laisse supposer que ce n’est pas la première fois qu’une telle situation se présente. Dans ce village de plus de 5000 habitants, il n’y a toujours pas de poste de santé. Et quand Dieynaba dépiste un cas de malnutrition sévère, elle réfère automatiquement l’enfant à l’hôpital de la ville voisine. Mais ce n’est pas simple, souligne-t-elle.  «Je n’ai pas beaucoup de moyens. Les parents non plus et c’est difficile.» Mais Dieynaba a de quoi être fière. A ses débuts, il y a deux ans, elle avait dépisté 17 cas de Mam et 5 de malnutrition sévère. Aujourd’hui, un cas de Mam est référé en moyenne par trimestre.

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