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Fondé en 1914 par le vénéré Serigne Abdoulaye Yakhine Aïdara Moubarack ou Serigne Abdoulaye Yakhine Diop, dont le célèbre mausolée est implanté en pleine rue à quelques mètres de la grande famille des Aïdara, le quartier populaire et populeux à la fois, un fief mouride, ressemble à un «royaume» pas comme les autres. Là, une femme tient la conduite des opérations depuis le rappel à Dieu de sa grande sœur, Sokhna Magatte Aïdara, premier khalife de son père. Portrait de la seule femme khalife général.

Le mausolée est imposant, propre et attrayant. Il est au centre de ce quartier de Thiès. Non loin se trouve la résidence de Sokhna Saïbata Aïdara qui ne désemplit pas en raison des nombreuses visites pour ne pas dire du ballet incessant de talibés venus renouveler leur acte d’allégeance ou tout simplement recueillir des prières auprès de la dame au cœur d’or. Modèle accompli de femme vertueuse, Sokhna Saïbata, deuxième khalife de son feu père, le vénéré Mouhamadou Abdoulaye Al Yakhine, est assurément une gardienne des valeurs et vertus incarnées par son défunt père.
Le deuxième khalife de Al Yakhine prend beaucoup plaisir à retracer le parcours de sa sœur aînée qui a fait 60 ans de khalifat après le rappel à Dieu de leur père en 1943. «Sokhna Magatte était reconnue de manière unanime comme une femme pieuse, un exégète du Coran.» Et le secrétaire particulier et porte-parole du khalife, Mamadou Ba, appelé Mor Diagne Ba, d’ajouter que «Sokhna Magatte a très tôt balisé la voie. Ses actions accomplies de son vivant sont multiples. On peut citer la construction du mausolée, du puits de la miséricorde, les premiers travaux de construction de la grande mosquée plus connue sous le nom de Makatul Mukaram. D’une manière générale, elle fut incontestablement une icône au service de ses semblables, de toute la Ummah islamique». Après le rappel à Dieu de celle-ci, Sokhna Saïbata Aïdara fut intronisée comme second khalife. Née le 13 mars 1937, elle est l’incarnation de son vénéré père. Nonobstant son statut de femme, elle veille comme à la prunelle de ses yeux sur le legs laissé par Serigne Abdoulaye Al Yakhine. Elle est plus que déterminée à vulgariser l’œuvre incommensurable laissée par l’homme de Dieu, notamment le livre qu’il a laissé pour la postérité, c’est-à-dire le Fulkhul machkuwun ou Furkhanul azim. Mor Ba révèle que «de son vivant, Mouhamadou Abdoulaye Yakhine avait prédit qu’aucune descendance mâle ne lui succédera. Cela a été corroboré par le khalifat de Sokhna Magatte, née en 1913. L’actuel khalife ne fait que suivre allègrement ses traces, une continuité fortement appréciée par les talibés. A titre d’exemple, la réhabilitation du cimetière et des deux lieux de culte».
En clair, le khalife de Thiès est une femme qui aime passionnément le travail bien fait. Profondément attachée aux dogmes islamiques, elle a scellé de nombreux mariages car, dit-on, son credo est de lutter contre la dégradation des mœurs, la prostitution et autres maux qui gangrènent notre société. A l’image de sa grande sœur, Sokhna Saïbata, un rassembleur soucieux de l’expansion de l’islam, de la solidarité entre les musulmans, mais aussi avec tous les êtres humains, entretient des relations exemplaires avec tous les guides religieux du Sénégal, toutes les tarikhas confondues. Cheikh Alioune Sène rappelle la lettre que lui a écrite feu Jean-Paul II qui avait loué ses qualités exceptionnelles et lui avait décerné un satisfecit pour le rôle éminemment positif qu’elle joue en faveur de la paix. A l’en croire, Sokhna Saïbata a célébré un nombre important de mariages et donné le statut de cheikh à beaucoup de personnes (hommes et femmes). C’est donc avec un brin de nostalgie que celle qui, très tôt, fréquenta l’école coranique auprès de grands érudits, qui lui inculquèrent beaucoup de connaissances, aime se rappeler les compagnons inséparables de son défunt père, ceux là-mêmes qu’on appelle des «Saabah».

Keur Abdoulaye Yakhine Diop, un quartier pas comme les autres
Dans ce quartier qui constitue un univers particulier, une zone qui ressemble parfaitement à un village lébou, même les autorités administratives et municipales qui avaient pris la décision de déplacer quelques personnes vers d’autres lieux ont fini par déchanter. A Keur Abdoulaye Yakhine, une forte concentration humaine est constatée dans les concessions. Un quartier où tout le monde se connaît et se fréquente. Le visiteur risque tout bonnement de se perdre dans les rues sinueuses qui se terminent le plus souvent dans une maison. Il faut donc être un natif du coin pour ne pas se perdre dans les ruelles.
Cette localité cosmopolite qui comptait au dernier recensement de 2013 une population de 13 mille 680 habitants, d’où dépend le sous-quartier Gouye Sombel, limitée à l’est par le quartier Diamaguène, à l’ouest par Cité Senghor, au nord par Mbambara Alé Lô et au sud par Grand-Thiès et Randoulène Nord, a été fondée à la première décade du 20e siècle par Cheikh Abdoulaye Al Yakhine qui vit le jour à la Mecque en 1880 et disparut en 1943, à l’âge de 63 ans. Le puits des miracles qu’il fit forer en 1918 reste encore une curiosité du quartier. Le saint homme, en sus du legs spirituel, laisse à la postérité une mosquée, un mausolée, un cimetière… Des figures emblématiques ont marqué la vie de ce quartier, aussi bien sur le plan religieux, avec l’actuel khalife de la communauté, Sokhna Saïbata Aïdara, l’imam ratib, Ismaïla Diop, que celui politique, avec le maire de la Ville, Talla Sylla, un natif de la localité, feu vieux Saliou Ndiaye, père du Haut conseiller des collectivités territoriales (Hcct) Souleymane Brin Ndiaye, entres autres personnalités politiques.
Un quartier qui, malheureusement, n’est toujours pas loti. La plupart des ruelles sont sans issue ; ce qui gêne aujourd’hui la libre circulation. L’ex­pli­cation est à rechercher à la création de la bourgade qui était à l’origine des champs de Serigne Abdoulaye Yakhine. Avec le temps, les fidèles et parents firent des habitations spontanées pour se rapprocher de leur guide spirituel. Cette situation de fait va créer l’exiguïté du quartier. Et les riverains de craindre le pire pour les secours en cas de sinistre. Avec la réduction de l’espace vital et des contraintes du quotidien, des conflits sociaux éclatent souvent dans les maisons, mais qui sont vite circonscrits par le voisinage. L’extension des réseaux hydrauliques et électriques aussi connait des blocages, même si la plupart des ménages bénéficient de branchements sociaux de la Sénégalaise des eaux (Sde), en substitution des trois bornes-fontaines fermées. A l’intérieur du quartier comme dans les rues, l’éclairage est défaillant. Faisant qu’avec l’obscurité, même si l’on ne déplore pas d’agressions mortelles, le grand banditisme y règne avec des cas de vol dans les maisons et à l’arrachée dans les rues.
A en croire des personnes dignes de foi, la pauvreté, pour ne dire le paupérisme, sévit gravement dans le quartier et se fait sentir jusque dans les ménages, dont la plupart ont des revenus dérisoires. Aussi, Keur Abdoulaye Yakhine ne dispose pas de collège d’enseignement moderne ni de lycée. Une seule infrastructure élémentaire portant le nom du vénéré Cheikh est fréquentée par la pléthore d’élèves. La garderie d’enfants «Kaaraangué Xaléyi» s’érige en bouclier pour la sauvegarde des tout-petits en situation précaire. La case de santé devenue, depuis 2015, poste de santé Abdoulaye Yakhine se charge de la santé des nombreuses populations.
Pendant l’hivernage, le quartier est inondé en amont, avec un étang boueux aux relents nauséabonds qui dicte sa loi jusqu’après l’hivernage, au grand dam des riverains. Les trois associations : Harlem, Pastéef devenue Gouye Sombel et Cosmos drainent l’énergie des jeunes dans des activités culturelles et sportives. Ici, l’organisation sociale repose d’abord sur le «diaamou yaalla liggèey» ou la valorisation des mœurs à travers le travail et les «dahiras» (association religieuses). Les activités économiques des femmes tournent autour du microcrédit, organisé par l’Association villageoise d’épargne et de crédit (Avec), tandis que les mères de famille, soucieuses de leur progéniture, se contentent de tenir leur petit commerce (légumes, friandises ou rafraîchissement) devant leur maison. Ce, à côté des boutiquiers, quincailliers et restaurateurs qui côtoient autres artisans et ouvriers qui se battent âprement pour sortir de l’ornière.

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