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Université Cheikh Anta Diop, dans les couloirs d’un pavillon. Une phrase qui circule souvent dans les réseaux sociaux me revient à l’esprit. La phrase en question disait à peu près que le savoir ne venait qu’avec l’expérimentation et que tout le reste n’était qu’information. Et en cette nuit, je sais toute la pertinence de cette phrase attribuée à Einstein. Je sais, parce que j’ai expérimenté. J’ai expérimenté et je sais jusqu’à quel niveau un petit bruit peut nous mener la vie difficile, voire impossible.
Je devais enregistrer. Ou, pour parler comme un journaliste : je devais poser ma voix. En effet, j’avais à rendre un exercice de reportage. Notre professeur de radio, Yacine Diagne Kane, est très exigeante. Un travail prêt à etre diffusé, un produit fini et assez bon pour passer dans un journal, c’est ce qu’elle demande. Qu’importe les conditions de production : son produit fini, seul cela compte.
Et voilà que des voix s’échappent des chambres, viennent cogner sur les murs, se fracasser sur les carreaux, pour se transformer en un écho insupportable à mes oreilles. Les gouttes d’eau qui s’écrasaient sur le sol des toilettes diffusaient les mêmes couacs dans mes oreilles. Le désagrément est à son summum lorsque les étudiants qui revenaient des révisions laissaient leur pas traîner nonchalamment dans les couloirs, ajoutant ainsi à l’orchestre déjà désordonné une touche d’insolence.
Et là, ce n’était plus mon ouïe qui souffrait, mais mon cœur. J’avais mal au cœur, car je savais que mon dictaphone était assez sensible pour capter tous ces bruits parasites qui se baladaient dans les couloirs. Parasites, ces bruits l’étaient en ce sens qu’ils dérangeaient l’harmonie du son que je devais présenter le lendemain.
Je montais, puis descendais alors, étage après étage, en quête d’un coin assez calme pour enfin poser ma voix. Mais rien. Il n’y a pas dans ce pavillon un espace où les bruits parasites ne pénétraient. J’étais excédé. Je voulais crier dessus tous ceux qui les produisaient. Je voulais même faire taire l’air qui râlait, car lui aussi participait au désagrément. Je voulais crier. Crier ? Et pourquoi ?
Eux, ils ne faisaient que de petits bruits. Ils me dérangeaient, parce que j’avais besoin d’un silence de cathédrale, chose impossible dans ces couloirs, sauf à certaines heures avancées de la nuit. Criant, j’aurais produit des échos mille fois plus insupportables que les leurs. J’aurais causé ce qui me dérange à l’instant. Et Dieu ne rit-il pas des hommes qui se plaignent des conséquences dont ils chérissent les causes ? Oh que si ! Une nuisance sonore majeure de ma part, ajoutée à leurs nuisances sonores mineures : une pollution insupportable, à la limite infernale, pour tous. Pour eux, pour moi.
Garder son sang-froid, prendre du recul et analyser la situation avec lucidité, telle était, me semble-t-il, la meilleure attitude à adopter. Il est par conséquent heureux que Einstein me soit revenu à l’esprit. Ainsi, aurai-je fait une expérimentation de moins de cinq minutes certes, mais une expérimentation qui m’a fait penser à tous ceux que j’ai dérangés avec mes bruits souvent inutiles, à tous ces malades que les «jàkkarloo» de minuit dérangent de leur tintamarre irresponsable, à ceux avec qui je dors ici à l’Université, à ces jeunes au coin de la rue qui ignorent que grand-père et grand-mère ont le sommeil léger, à vous, à moi, à nous tous… Moins de cinq minutes pour savoir que mon bruit peut vous rendre fou, et le vôtre m’irriter… Vivre ensemble n’est certainement pas facile, mais…
Moïse DELGADO
Etudiant au Cesti

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