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Dans sa parution du week-end du samedi 26 au dimanche 27 octobre passé, le journal l’Observateur à barré sa Une avec une image interpellative, le titre que voici : «Rapport de l’Oim, 1000 sénégalais en grand danger en Libye.» Depuis l’annonce de cette information, il y a eu un silence de cimentière car jusqu’à ce jour, aucune autorité étatique ne s’est saisie de l’information soit pour instruire une enquête pour vérifier la fiabilité des faits ou encore donner la position du gouvernement face à cette situation, et pour porter secours à nos compatriotes sénégalais coincés en Libye. Devrions-nous nous poser des questions sur la compétence des autorités sénégalaises ayant en charge cette question ou devrions-nous avoir peur pour nous-mêmes et nos familles certainement ? Ce qu’il faut savoir en définitive, c’est que chacun de nous pourrait avoir un parent ou un proche, qu’il le sache ou pas, en train de galérer, de souffrir de maltraitance entre autres, en Libye, dans de très mauvaises conditions au péril de son âme. Peut-être aussi que nos autorités africaines, notamment sénégalaises, étaient plus préoccupées par la convocation du Président russe, Poutine, qui a mobilisé toute l’Afrique autour de lui et pendant 5 jours, pour palabrer sur les relations diplomatiques et partenariales entre l’Afrique et la Russie.
La géopolitique mondiale certes, pourrait être donnée comme explication pour des positionnements stratégiques de la Russie, mais au même moment, nous avions des compatriotes en difficulté en Libye et on n’entend personne lever ne serait-ce que le petit doigt. Lever le petit doigt pour parler, rassurer et réconforter des familles, il faut le faire. Mieux, on a besoin d’actions concrètes pour apaiser la souffrance de ces dernières. En de pareilles circonstances, il est bien à mon avis, de révéler des actions de certains chefs d’Etat africains mais aussi un rappel historique de l’émigration vers la Libye comme pays de destination, aujourd’hui de transit, etc. En effet, conscient de la nécessité de disposer de bras valides pour accompagner le développement et l’essor économique de son pays qui, du reste est un petit pays comparé au Sénégal, avec une superficie de 26 338 km2, le Président Rwandais Paul Kagamé qui s’investit pleinement et déroule une politique clairement définie de reconstitution et de réconciliation de son Peuple après le génocide de 1994, où lui-même a perdu des membres de sa famille, manifeste sa volonté de recueillir ses compatriotes africains. Ce, dans un contexte marqué par une avancée notoire de la technologie au Rwanda et le développement de son pays.
Le Président Kagamé est conscient sur l’importance de disposer d’une main d’œuvre suffisante pour accompagner le processus de développement de son pays tout en veillant à l’équilibre social pour éviter que son pays ne soit dépassé par les Africains qu’il s’est engagé d’accueillir chez lui volontairement. En plus de la main d’œuvre, c’est une option politique qui va aussi permettre la régénération de la population rwandaise. C’est pourquoi, en 2017 le Président rwandais n’a pas hésité une seule fois à exprimer son désir et sa volonté d’accueillir des Africains bloqués en Libye. Joignant l’acte à la parole, Kigali a déjà reçu des refugiés et demandeurs d’asile africains bloqués en Libye dans le cadre d’un accord entre Kigali, l’Union africaine (Ua) et le Haut-Commissariat de l’Onu pour les réfugiés (Hcr), a informé le journal Le Monde dans sa parution du 26 septembre 2019. En effet, le Rwanda s’est engagé à accueillir dans un premier temps 500 de ces réfugiés et demandeurs d’asile. Ces 500 personnes, principalement originaires de la Corne de l’Afrique, seront accueillies dans un centre de transit au Rwanda avant d’être relocalisées dans d’autres pays ou, si elles le veulent, de retourner dans leur propre pays. Certains de ces réfugiés pourraient aussi «recevoir l’autorisation de rester au Rwanda», selon le gouvernement rwandais. Au total, les autorités rwandaises se disent prêtes à accueillir dans leur centre de transit jusqu’à 30 000 Africains bloqués en Libye par groupes de 500, afin d’éviter que le pays ne soit débordé. Le Sénégal a aussi fait des efforts en ramenant plus de 1500 migrants sénégalais qui croupissaient dans des centres de rétention à Tripoli, la capitale libyenne. Mais, ce qu’il faut se demander : c’est où se trouvent la cohérence et la pertinence d’actions pareilles ? Certes salutaires, mais ne s’appuyant pas sur une vision et une politique clairement définie. La question migratoire ne peut se traiter au cas par cas. Il faut être dans une logique proactive, donc d’anticipation. Et, c’est d’ailleurs ce qui doit être la posture d’un Etat responsable. C’est pourquoi, il me parait important qu’on pose la question, qu’on suscite le débat sur la question du document de politique nationale de migration du Sénégal.

Une politiquesouveraine et un portage institutionnel clairs
Il le faut, puisque seule une politique claire, lisible, inclusive et entièrement financée par l’Etat du Sénégal de façon souveraine pourrait nous permettre de faire face à ce fléau des temps modernes : l’émigration «sauvage» pour ne pas dire irrégulière. Tout comme des pays comme le Niger, le Maroc entre autres, ce n’est pas la volonté politique qui manque à nos autorités. Depuis les années 2000, il y a eu une lettre de politique nationale sur la gestion de la migration. L’instabilité institutionnelle ou un manque de volonté politique fait que le Sénégal est toujours à la traine. Il faut cependant rappeler l’initiative et se féliciter du travail de la division de la planification sociale à la Direction de développement du capital humain (Ddch) au ministère de l’Economie, des finances et du plan qui a travaillé sur l’élaboration d’un document dit de politique nationale de la migration du Sénégal. Ce travail a été adopté depuis mars 2018 avant d’être déposé auprès des autorités pour validation. Il se trouve que depuis lors, on ne note pas une grande évolution sur le dossier et cela laisse entrevoir peut-être des réserves dans la réalisation du document ou encore à son portage. Il serait bon de rappeler à ce niveau que le document regorge d’informations importantes pour alimenter une bonne politique migratoire qui pourrait permettre à notre pays de mieux générer cette question. C’est une préoccupation mondiale et chaque Etat travaille sur des choix politiques, stratégiques pour mieux faire face à la montée de l’émigration qui, il faut le rappeler, est besoin humain et un phénomène naturel. C’est pourquoi, il faut aller vers l’adoption de ce document. Même s’il faut préalablement prendre le temps de revoir la procédure qui a conduit à l’élaboration du document, son portage institutionnel mais aussi le financement. Le document a été réalisé grâce à l’appui de fonds judiciaires de l’union européenne mis à la disposition de l’Organisation internationale pour les migrations (Oim). Alors que tout le monde sait que la politique actuelle de l’Europe sur la gestion des migrations repose sur l’externalisation des frontières, le durcissement des conditions d’entrée, le repli de l’Europe sur elle-même. Clairement, qu’on le dise ou qu’on le murmure en silence, il y a une crise de l’accueil qui se pose en Europe. Pourtant, on nous fait croire à une crise migratoire qui n’existe que de nom. En réalité, cette crise n’existe que dans l’imaginaire des gens qui défendent des idées de cette nature et tendant à restreindre les libertés de libre circulation des personnes, notamment les ressortissants africains. Quoi de plus ahurissant d’ailleurs que le fait qu’on les taxe d’émigrés là où pour les ressortissants Européens, on est à l’aise de parler d’expatriés. C’est tous des migrants. On peut donc comprendre, que ce financement sert plus à mettre en œuvre un programme anti-migration comme pensé et souhaité par l’Union européenne plutôt que la mise en place d’une politique qui prenne en compte nos réalités et nos urgences en la matière.
En tant qu’Etat souverain, le Sénégal doit pouvoir compter sur ses propres ressources pour financer sa politique migratoire en fonction de ses orientations, enjeux sécuritaires, de développement, de libre circulation des personnes et leurs biens, etc. Ensuite, le document est porté par une direction qui appartient au ministère des Finances ? Ça peut être mal vu ou serait difficile à expliquer alors qu’on a un département ministériel qui s’occupe de la question. Il urge dès lors que le ministère des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’extérieur puisse se saisir de la question et travailler en étroite collaboration avec les autres ministères tels que celui de l’Intérieur, des Forces armées, bref tous les ministères concernés autour de lui, pour définir une politique migratoire pour le Sénégal en s’adossant sur les instruments déjà existants comme le cadre de politique de migration de l’Union africaine, les textes communautaires de la Cedeao qui, elle-même, n’a pas de politique migratoire clairement définie et articulée qui converge vers la réalisation des objectifs de l’agenda 2030 et 2063 de l’Union africaine. Cette approche, multisectorielle et multi acteurs permettra d’aboutir à un document inclusif, consensuel et qui prenne en compte les exigences et impératifs de tous les secteurs puisque la question de la migration est transversale. Cette politique serait donc le cadre, le socle sur lequel va s’appesantir le document de politique qui en sera l’outil opérationnel et un décret présentiel serait pris pour fixer le déroulement et le fonctionnement. C’est seulement de la sorte à mon avis qu’on pourrait permettre une meilleure adhésion et par ricochet faciliter la validation de la politique et mieux gérer la question migratoire, sinon nos actions vont se résumer à gérer des urgences, des cas ponctuels pensant qu’on est en train de régler la question. L’absence de politique fait qu’il est difficile voire inconfortable pour l’autorité de gérer des questions comme l’information donnée par le journal l’Observateur sur nos compatriotes en Lybie. Une bonne politique aurait défini la conduite à tenir en une pareille circonstance et l’autorité compétente à saisir.

La Lybie dans la migration africaine
Il y a eu une première vague de migration Sud-Nord qui a eu lieu après l’essor pétrolier des années 1970, tandis que les économies florissantes de la Libye et de l’Algérie étaient alimentées par l’afflux de travailleurs venant des pays voisins du Sud poussés par les sécheresses sahéliennes des années 1970. Dans les années 1990, la Libye est devenue un pays de destination majeur, le pays s’étant engagé activement dans le recrutement transnational dans les pays voisins ouest-africains. Ces mouvements étaient en grande partie irréguliers et saisonniers car les travailleurs pouvaient voyager entre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique du Nord librement, en traversant les frontières sans être contrôlés. Il existe une «longue tradition de liberté de circulation des personnes et des biens tels que le carburant, la monnaie, les cigarettes, drogues et armes légères». Cependant, si l’on tient compte qu’un grand nombre de migrants ont transité entre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique du Nord dans le but de travailler dans les années 1990, très peu ont poursuivi le voyage à travers la Méditerranée vers l’Europe, empêchés en partie par les politiques du gouvernement libyen de l’époque. Toutefois, dans les années 1990, l’Italie et l’Espagne ont mis en place de nouvelles politiques de visa conformément à l’accord de Schengen, rendant beaucoup plus difficile pour les Nord-africains de migrer légalement en Europe via la Méditerranée. Le renforcement des frontières n’a pourtant pas arrêté le mouvement des personnes. Il a au contraire, en contribuant à l’irrégularisation de la migration entre le Maghreb, l’Afrique de l’Ouest et l’Europe du Sud, entraîné le développement de routes alternatives plus dangereuses et établit une économie du passage de migrants en Afrique de l’Ouest et du Nord. En effet, le durcissement des politiques de visa dans les ambassades sur l’ensemble du continent dans les années 1990 a fait de ces nouvelles routes alternatives le seul moyen pour beaucoup d’Africains de rejoindre l’Europe.
En 2011 la chute du régime Kadhafi en Libye et l’enlisement du pays dans la guerre civile qui a suivi ont poussé un grand nombre de migrants de l’Afrique de l’Ouest à poursuivre leur route vers l’Europe en traversant la Méditerranée. Par conséquent, toutes les routes migratoires du Sahara ont fini par relier l’Afrique de l’Ouest aux routes périlleuses vers l’Europe à travers la Méditerranée. Les migrants subsahariens se sont engagés dans la voie ouverte par les migrants nord-africains vers l’Europe, jusqu’à les dépasser démographiquement concernant le nombre de traversées illégales de la Méditerranée. Au finish, l’Afrique du Nord est devenue à la fois une terre de destination et une zone de transit des migrants en partance vers l’Europe.
Par Moussa Seydou DIALLO
Journaliste/Auteur
Spécialiste migrations
ouest-africaine
Coordonnateur du réseau
Pour la défense des droits des migrants (Reddem)
ms_diallo@outlook.com
Cf Enquête sur les politiques migratoires en Afrique de l’Ouest(deuxième édition)

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