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«Seigneur Dieu, pardonne à l’Europe blanche !»
L. S. Senghor, Prière de paix
Ces dernières années au Sénégal, il y a débat sur la pertinence de la statue de Faidherbe trônant fièrement sur la place qui porte son nom à Saint-Louis. Il faut dire que plusieurs infrastructures, aujourd’hui encore, un peu partout à travers le pays, portent le nom de ce militaire-administrateur colonial, de son vrai nom Louis Léon César Faidherbe, né le 3 juin 1818 à Lille, en France, et mort le 28 septembre 1889 à Paris, qui fut gouverneur du Sénégal de 1854 à 1861 et de 1863 à 1865.
Voici ce que le Pr Assane Sylla, dans son ouvrage Le peuple lébou de la presqu’île du Cap-Vert, dit de celui «qui n’a jamais hésité à faire massacrer des foules et brûler un grand nombre de villages dans le Sénégal dès qu’une velléité de résistance à l’autorité française se manifestait», mettant en exergue ses hauts faits d’armes que voici : le 15 janvier 1855, le village de Bokol dans le Oualo est brûlé ; 25 février 1855, 25 villages sont brûlés dans le Oualo parmi lesquels Nder, Temey, Nombo Ntiago, Keur Mbay ; 17 et 18 mars 1855, Sauent, Nit, Foss Binier, Ndiack Aram, Diaran et Ndiadier sont brûlés ; le 27 juin 1855, Baridiam Sokhone et Ngat Amar Fall sont brûlés, les chefs de village fait prisonniers, la reine Ndaté Yalla se réfugie à Nguik dans le Cayor ; le 29 juin 1855, Kilen et Ross capitale du Béthio sont brûlés, la colonne expéditionnaire rentre à Saint-Louis après avoir brûlé 40 villages ; le 11 août 1855, destruction de Tiabo et Koungheul, la plupart des habitants sont brûlés, etc.
Comme pour confirmer la pyromanie du gouverneur, M. Mbacké Mbodj, dans un article sur la bataille de Niomre, du 4 au 12 mars 1858, raconte : Faidherbe attaque Niomre et «brûle successivement Kanda, Diana, Guelerlou, Gana et Maka Biram». Et toute cette déferlante violence (célébrée, hélas, par la rue Niomre, à Dakar) pour seulement punir Serigne Niomre qui, par devoir d’hospitalité, avait refusé d’extrader des réfugiés politiques à lui réclamé, en ces termes : «Si le roi des Trarza et l’émir de Saint-Louis nous demandent d’agir contrairement à nos principes, c’est notre sang qu’ils nous demandent.» Ce à quoi Faidherbe avait répliqué : «Celui qui sème récolte et chacun sera traité suivant ses œuvres.»
M. Khadim Ndiaye, dans une lettre ouverte où il conteste la fameuse statue, dresse une liste des forfaits de Faidherbe qu’il qualifie de gouverneur sanguinaire : Janvier 1855, le village de Bokol dans le Dimar est brûlé. Mars 1855, Marsa et d’Oundounba sont également brûlés. Bakel est rasé. Le 5 avril 1855, Faidherbe brûle Nayé, dans le Sénégal oriental. Plus de 200 personnes périssent dans les flammes. Le 14 juillet 1855, il tire sur des villageois près d’Orndoli dans le Damga, fait des razzias aux abords de Bakel et brûle Koungheul. Les 18 et 19 décembre 1856, Nguik dans le Ndiambour est pillé et brûlé, de même Ouadan et Barale. Au mois de mars 1858, Ouadan subit à nouveau les foudres de Faidherbe. Keur Seyni Diop est aussi incendié au cours de l’expédition dite de Niomre. Pareillement, Tanim et Mbirama. Le 18 mai 1859, Fatick et tous les villages environnants sont incendiés suite à la bataille de Logandeme. Mars 1860, la Basse Casamance est envahie. C’est l’expédition dite de Karone et Thionk (dont la pacification est célébrée par une rue dakaroise). Hilor est entièrement incendié ainsi que Kourba. Novembre 1860, une expédition contre les Balantes détruit Kouniara. 5 février 1861, en Haute Casamance, Sandiniéry est dévasté, de même Dioudoubou et Niagabar. Le 12 février 1861, Bombadiou est incendié. Mars 1861, 25 villages entre Kelle et Mekhe sont brûlés, les rescapés fusillés. Le 4 avril 1861, Keur Ali Mbengue et tous les villages voisins sont pillés et incendiés. Le 5 avril 1861, 1 000 soldats sont envoyés pour détruire les villages des environs de Gueoul et de Mbawor. Du 30 décembre 1863 au 3 janvier 1864, des villages du Baol accusés d’être contre les colons sont violemment punis. 30 avril 1864, 10 villages autour de Pout sont entièrement détruits. Le 18 juillet 1864, les villages bosseyabe dans le Fouta sont saccagés, les populations massacrées, etc.
Le Pr Iba Der Thiam, qui considère la statue tant décriée comme le symbole d’une décolonisation inachevée, de révéler dans une émission radiophonique que Faidherbe a tué 20 mille hommes en 8 mois. Faidherbe lui-même d’écrire, confirmant son penchant pour la terreur : «En dix jours, nous avions brûlé plusieurs villages riverains de la Taouey, pris 2 000 bœufs, 30 chevaux, 50 ânes et un important nombre de moutons, fait 150 prisonniers, tué 100 hommes, brûlé 25 villages et inspiré une salutaire terreur à ces populations.» Mais déjà, en 1851, en Algérie où il faisait, semblait-il, son apprentissage en gestion d’établissements coloniaux, il s’enorgueillissait : «J’ai détruit de fond en comble un charmant village de 200 maisons et tous les jardins. Cela a terrifié la tribu qui est venue se rendre aujourd’hui.»
Hélas, malgré cette frénésie de meurtres et de rapines «faidherbiens» qui n’est qu’une facette de la partie visible de l’iceberg colonial sénégalais, sous le Pont Faidherbe, toujours, coule indolent le fleuve Sénégal, sur la Place Faidherbe, trône superbe la statue du gouverneur, sur l’avenue Faidherbe, l’hôtel Faidherbe et la pharmacie Faidherbe, comme si nous ignorions cette sentence de Franz Fanon : «Pour le colonisé, la vie ne peut surgir que du cadavre en décomposition du colon.»
Louis Léon César Faidherbe que distingue son amour des autodafés et qui n’hésita pas à faire de la famine une arme de guerre, en mettant systématiquement le feu aux champs des villages vaincus, emportant vivres et cheptels, et à instituer une «école des otages» où de jeunes princes, souvent kidnappés lors de ses campagnes militaires, étaient domestiqués, ainsi qu’un corps des «tirailleurs sénégalais», «bons soldats», parce que, disait-il, «les nègres n’apprécient guère le danger et ont le système nerveux très peu développé», Faidherbe, dis-je, adepte des «mariages à la mode du pays»1, Faidherbe qui «a tué, massacré, violé, pillé tout à l’aise dans un pays sans défense»2 est donc un héros colonial, semeur de peur, de pleurs et de ruines. Il est un héros du colonialisme, tout comme Joseph Goebbels est un héros du nazisme.
Et Georges Clemenceau serait d’accord avec moi, qui ainsi répliqua à Jule Ferry faisant l’apologie de la mission civilisatrice des races dites supérieures : «Races supérieures ! Races inférieures ! C’est bientôt dit. Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieure !»
C’était en 1885, 50 années avant les folies nazies faisant suite, tout naturellement, aux folies coloniales car, et c’est Aimé Césaire qui le dit, «nul ne colonise innocemment, nul non plus ne colonise impunément ; une Nation qui colonise, une civilisation qui justifie la colonisation – donc la force – est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte, qui irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment». Et avertissait Jean Jaurès : «Rien n’est plus contraire aux intérêts français que cette politique de barbarie.»2 Prennent alors tout leur sens ces mots de Martine Aubry, première secrétaire du Parti socialiste français : «La colonisation doit être condamnée par principe pour ce qu’elle est : la domination d’un Peuple par un autre. Elle doit l’être aussi parce qu’elle a toujours été une entreprise de conquête militaire entraînant des souffrances, des injustices et des humiliations.»3 Prend aussi tout son sens le «repentir» du candidat Emmanuel Macron, devenu président de la République française, comme en réponse à la Prière de paix de L. S. Senghor : «La colonisation (…) est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie. Et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant nos excuses à l’égard de ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes.»4
Faidherbe est donc un héros, si on veut, un grand homme, peut-être, mais en mal, mais «dans le sens vulgaire du mot», pour parler comme Clemenceau, car un héros en bien, un héros dans le sens noble, ne saurait être un ambitieux dont le rêve est de dominer et de dépouiller ni un oppresseur qui piétine la justice ni un bourreau qui écrase. Un tel héros se reconnaît à sa beauté morale. Il peut être pauvre, sans atour, sans arme. Il peut être vaincu, exilé, emprisonné, traîné dans la boue. Il peut être crucifié, tué, mais il reste beau, car il reste juste et droit, il reste égal à lui-même. C’est pourquoi, qui véritablement cherche héros dans le contexte du Sénégal de l’époque doit voir du côté des victimes de César que le mensonge et la caricatures ont tenté vainement d’enlaidir, ces résistants aux mains nues qui ont fait face au feu des canons, préférant la mort au déshonneur et qui méritent d’être portés au piédestal, et offerts en exemples aux jeunes générations. Je pense notamment à la reine Ndaté Yala Mbodj, l’héritière des héroïnes de Nder qui, la première, dit non à Faidherbe et affronta avec vaillance sa puissance de feu. Je pense à son fils, Sidiya, qui, malgré son passage forcé à l’école des otages, ses diplômes et grades, malgré le parrainage du gouverneur, tourna le dos à la couronne coloniale pour répondre à l’appel de son Peuple et partager ses souffrances et mourir pour lui, emportant son rêve d’un front de libération national5. Je pense à Cheikhou Oumar Foutiyou Tall, à Coumba Ndoffène Famak Diouf, et tant d’autres.
Je conclus par les questions (toujours brûlantes) que Sembene Ousmane avait posées, en 1978, dans une lettre ouverte au Président L. S. Senghor : «N’est-ce pas une provocation, un délit, une atteinte à la dignité morale de notre histoire nationale que de chanter l’hymne de Lat Joor sous le socle de la statue de Faidherbe ? Pourquoi, depuis des années que nous sommes indépendants, à Saint-Louis, Kaolack, Thiès, Ziguinchor, Rufisque, Dakar, etc., nos rues, nos artères, nos boulevards, nos avenues, nos places portent-ils encore des noms de colonialistes anciens et nouveaux ? Notre pays n’a-t-il pas donné des femmes et des hommes qui méritent l’honneur d’occuper les frontons de nos lycées, collèges, théâtres, universités, rues et avenues, etc. ?»
Abdou Khadre GAYE
Ecrivain, Président de l’Emad
emadassociation1@gmail.com

1 Il s’agit d’union temporaire entre Européens et Africaines. Faidherbe avait pour femme temporaire une jeune fille sénégalaise de 15 ans, nommée Diocounda Sidibé
2 Jean Jaurès citant Clemenceau à la Chambre des députés, le 27 mars 1908
3 Discours à la Place du Souvenir, à Dakar, le 9 février 2011
4 Interview lors d’un voyage en Algérie le 14 février 2017
5 Voir mon article Le jom ou l’art des chevaliers de l’honneur

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