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En signant le bon à tirer de son dernier roman De purs hommes, le jeune romancier sénégalais, Mbougar Sarr, les 27 ans couronnés de triomphe littéraire, savait qu’il s’aventurait dans un marécage boueux, peut-être coûteux. La candeur de la question qui introduit le livre, «Tu l’as vue, la vidéo ?», est un répit éphémère, car elle ouvre vite sur un brasier palpitant, une saga, où l’Homme s’avance vers sa vérité et tombe pourtant dans le précipice, poussé par la rumeur et son bras armé : le tribunal populaire. De là, dans la chaleur et le désespoir du cachot, s’énonce le cri humaniste, avec les accents du martyre. L’amour, la haine, la mort, le bien, le mal, périmètre presque exhaustif des sujets littéraires, bloc que nous propose d’entendre dangereusement, et de lire, le jeune romancier.
Le messager que l’on suit dans la tourmente s’appelle Ndéné Guèye. Professeur de littérature à la naissance pieuse (son père postule pour l’imamat), il est orphelin de mère, nourri au sein de la marâtre pour le coup bienveillante. Il a bon cœur. Porte haut le rêve. Se saoule à la liberté. Un soir d’ébats avec son amante, Rama, bisexuelle assumée et femme libre, il découvre une vidéo. On y déterre dans un cimetière et une furie collective le corps d’un homme. «Et le cadavre jaillit de la fosse dans une rumeur profonde et inhumaine, où les exclamations apeurées se mêlaient aux versets coraniques et aux injures.» Il s’agit du corps d’un homosexuel que la foule exhume pour ne pas souiller la terre, assainir la morale nationale, et tant qu’à faire la sienne propre. Le fait divers, bien réel, est connu. Il devient le point de départ d’une exploration aux milles saveurs, qui parcourt chaque pièce du mobilier social. Plongée dans les hautes sphères et les bas instincts qui attrapent par le col la modernité sénégalaise, et lui somme de voir en face le destin de tous ses fils.
En découvrant la vidéo, Ndéné, l’homophobie latente et désinvolte, banalise la scène sous le regard incendiaire de son amante à l’humanité plus précoce. Le temps faisant son œuvre, il devient sensible, visionne dans une frénésie qui confine l’obsession, la vidéo devenue sujet de la palabre nationale. «J’ai regardé la vidéo des dizaines de fois, jusqu’à la nausée. Chaque fois, le même haut-le-cœur me secouait au moment où le cadavre était tiré de la tombe.» La machine à broyer est enclenchée pour le héros. Un mélange de voyeurisme, d’intérêt trouble, de saine justice le conduit à vouloir en savoir davantage sur la vie et l’identité du cadavre inconnu et tant haï.
A l’université, caisse de résonnance des tabous sociaux, Ndéné avait un temps cru, porté par la fougue de ses jeunes diplômes, changer les «choses». Double échec. Non seulement il renonce, happé par l’écrasement du «système», mais les effets de la propagation de la vidéo, et l’homophobie épidermique qui se développe dans le pays le rattrapent. Ses élèves lui reprochent de leur enseigner du Verlaine, poète sodomite «qui tira sur son amant Rimbaud». L’amphithéâtre, l’arène où la communauté des étudiants sommait le professeur de ne pas disséminer l’homosexualité par la poésie. Ndéné tente un brin de candeur «qu’est-ce ça change à sa poésie qu’il ait été goor-jigeen ?» La tentative est sans effet. Il retrouve sa solitude, sa mise au ban, les prémices de la rumeur qui le traque, avec le seul réconfort plein de distance, de sobriété de son collègue Coly.
«Peu à peu, je la sentis naître, bruire, enfler dans les regards insistants, les chuchotements qui précédaient ou suivaient mon passage.» La rumeur narrée par des pages sublimes commence à jeter ses filets sur Ndéné. D’autant plus que ses investigations sur l’identité du cadavre, sa rencontre avec Angela, métisse bisexuelle, militant pour les droits humains, donne lieu à un dialogue profond et philosophique sur l’homosexualité ; sa rencontre avec Samba Awa Niang, travesti célèbre et respecté, le décontenance et déconstruit ses préjugés ; ses discussions émouvantes avec sa mère et son père exposent la déchirure familiale. Toutes ces péripéties qui radioscopient la religion, l’oisiveté, l’université, le désir sexuel suscité par un homme le déportent progressivement de l’autre côté, loin de la vertu nationale. Ndéné vacille, se cherche, se découvre…. C’est un paria sur qui pèsent l’opprobre ultime, la tâche ineffaçable…
Farce tragique qui sollicite le lecteur jusqu’au malaise, la galerie et la richesse des personnages portent la patte du romancier. On se balade dans les décors intérieurs et extérieurs des Hommes, on rencontre la solitude héroïque de la mère du cadavre, sommet de l’intensité dramatique du roman. Les tableaux, comme un plan séquence, s’enchaînent avec en voix off, la langue merveilleuse du texte. Le style du jeune auteur, assigné après ses deux premiers romans au réducteur «classique», «plein de maîtrise», se renouvelle, en se sabordant, en embrassant de nouveaux territoires. Langue vive, pleine de chair, qui puise dans l’argot, pour rendre le texte vif. De longues digressions poétiques et des réflexions déléguées aux dialogues donnent à l’ensemble les accents d’un roman laser. L’auteur, à la manière de Houellebecq, met en scène, dans un jeu, sa propre déchéance après avoir bravé l’interdit homosexuel. Dérision pleine de gravité, gravité sans aucune posture.
Si l’art du roman est de suspendre le jugement, on peut parier que Mbougar Sarr a retenu la leçon pour ses deux premiers textes – les sujets étaient moins clivants. Sans doute avec ce dernier, ressent-on, sans que l’harmonie n’en soit faussée, un roman à thèse, une volonté d’en découdre, qui déchire parfois la forme policée habituelle. L’âme nue et tourmentée de Ndéné que l’on suit dans ce labyrinthe nous interpelle. «C’est là qu’il faut lutter, non seulement contre ce minotaure dont les cornes de vent peuvent nous déchirer, mais surtout contre soi, contre la tentation du suicide.» Ça sonne presque comme une résolution, une devise de combat. La presse glosera sans doute pour savoir d’où nous parvient Ndéné, pour ne pas voir qu’il naît des entrailles de la société. Parce qu’il porte l’imagination dans un réalisme cinglant, ce texte singulier suscitera des réactions. Il est un pari sur l’intelligence des Hommes purifiés de leur souillure intérieure. Nous tenions une romancier prodige, nous en tenons un courageux qui enlève à la plume les nuages sur l’horizon humaniste.
De purs Hommes, Philippe Rey/Jimsaan, 2018

1 COMMENTAIRE

  1. A part manier les mots comme le fils de “Tubaab”, ce jeune ne sait rien faire du tout. Il est inutile à l’Afrique et à sa jeunesse. Aucune de ses phrases, pas une seule ne va dans le sens d’encourager le panafricanisme ou le développement de notre continent. Quittant leur pays très tôt, les écrivains de son genre semblent méconnaître nos urgences et priorités. Ils nous retournent loin derrière, aux temps de littérature d’avant-contestation. Lire des auteurs d’une telle catégorie serait même refuser d’avancer.
    C’est d’autant plus dangereux qu’ils sont recrutés par les magazines comme Jeune Afrique et prescrit (par le colonisateur sûrement) de tirer sur nos héros comme Thomas Sankara et de défendre l’homosexualité.
    Je ne vous lis pas et mon fils ne vous lira pas, bande de macaques au service de la France.
    Voilà mon point de vue.
    Bonne journée !
    Pape Birame B. NDIAYE

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