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«J’ai dû quitter l’école en 5ème pour me marier avec mon cousin, sur ordre de mon père. J’avais 15 ans et lui 30 ans. Mon père m’a dit que la place d’une femme était de se marier et de faire des enfants, pas à l’école. Je n’ai pas pu refuser. Aujourd’hui c’est mon plus grand regret dans la vie. J’étais bonne élève et j’aimais beaucoup l’école, j’avais la capacité d’aller jusqu’au bac et devenir enseignante par exemple.»
«Quand j’ai eu mon brevet, je n’ai pas pu poursuivre mes études pour aller au lycée car je n’avais pas de famille pour m’héberger en ville et je ne pouvais pas faire le trajet de 10 km tous les jours matin et soir pour aller au lycée.»
«Je n’ai pas pu finir mon cycle primaire car mes parents étaient trop pauvres et j’ai dû arrêter pour vendre des beignets avec ma maman au marché, je n’ai pas eu d’autres choix.».
«Ainée de ma famille, je n’ai pas pu poursuivre mes études après le primaire, et pourtant mes frères si. Mon père m’a dit qu’il ne pouvait pas supporter tous les frais liés à nos études, je n’ai pas eu d’autres choix, aujourd’hui je me dis qu’il faut que cette injustice cesse, on ne peut pas continuer à favoriser les garçons.»
Combien de filles ont connu une déscolarisation pour des raisons socio-économiques ? Combien sont-elles encore dans cette situation ?
En cette journée internationale des droits des femmes, moment fort dans l’année pour se pencher davantage sur les inégalités face aux hommes, ces cas de décrochages scolaires nous interpellent. En effet, dans certaines contrées du Sénégal, des jeunes filles continuent à connaître une déscolarisation inquiétante et ce malgré la ratification par l’Etat du Sénégal des conventions internationales et aussi la mise en œuvre de nouvelles politiques pour l’éducation et la formation. Ces mesures adoptées depuis quelques années n’ont cependant pas encore produit tout à fait les effets escomptés.
Même si le taux brut de scolarisation primaire est passé de 67,2 % à 93% de 2000 à 2013, le taux d’alphabétisation de la population ne dépasse pas les 56% et ce sont surtout des filles (sources ministère éducation Education nationale du Sénégal). Parmi le contingent d’élèves qui abandonnent l’école, à la fin du cycle primaire, la grande majorité est constituée de filles.
Scolariser les filles et les maintenir à l’école jusqu’au bac, restent un défi majeur pour la formation d’un capital humain de qualité qui sera vecteur d’émergence pour nos Etats.
Dans beaucoup de pays d’Afri­que subsaharienne, bon nombre de parents, qui n’ont pas eu la chance ou l’opportunité d’être allés à l’école, ne mesurent pas l’importance de l’école et son apport dans la vie ! Ils continuent encore à retirer leurs filles de l’école. D’autres éléments à caractère socio-économique sont aussi déterminants dans ce fléau.
L’impécuniosité extrême, dans certaines familles, les parents, devant faire face de façon quasi quotidienne à des urgences de survie, n’ont pas les moyens d’assurer les frais liés à la scolarisation (inscription, matériels scolaires, transports…) Ils vont marier leurs filles précocement pour récupérer la dot et se défaire d’une bouche à nourrir.

La santé de la reproduction
n’est pas maitrisée et reste un tabou dans certaines communautés. Une jeune fille tombant enceinte avant le mariage étant une des pires hontes dans certaines communautés au Sénégal, au lieu de dispenser une éducation sexuelle aux filles, certains parents optent malencontreusement pour leur mariage précoce. Opérer un changement des mentalités et croyances au sein de ces populations est un des challenges des organisations spécialisées en planning familial. Il va de soi que les grossesses précoces et non désirées sont aussi des freins à la poursuite de l’éducation des filles.
Certaines pratiques culturelles ou religieuses méritent d’être questionnées. Quand on considère que certaines filles, âgées d’à peine de 13 ans et entrant tout juste dans l’âge de la puberté, peuvent être candidates aux mariages, sans que cela ne soit assimilé à de la pédophilie ! Les mamans ayant connu le même sort ne peuvent pas servir de bouclier et deviennent complices de ces pratiques. Ces pratiques perdurent car en partie fortement «encouragées» par des chefs religieux, par des chefs coutumiers ou par des marabouts. Leur fort pouvoir de prescription dans leurs communautés, laisse entrevoir le lourd travail de déconstruction des mentalités.
Le phénomène des mariages précoces et forcés, est digne d’une autre époque. On vole à ces filles leur droit à l’enfance, à l’éducation à tout jamais. Issues de milieux modestes, une fois mariées, elles devront faire face à de nouvelles obligations et préoccupations et ne pourront plus jamais poursuivre leur scolarité. Elles sont souvent mal préparées pour faire face à ce saut dans le monde adulte. Leurs perspectives d’avenir sérieusement hypothéquées, elles se retrouvent assez souvent maintenues dans une situation de dépendance, de pauvreté avec le risque que cette histoire se répète de génération en génération. Eradiquer les mariages précoces ouvrirait à des milliers de jeunes filles une formidable perspective de poursuite de leur scolarité.
La prostitution est aussi une des conséquences du décrochage scolaire. Certains parents, quelle que soit leur confession, pour des raisons de survie, «tolèrent» ou encouragent la prostitution. C’est un fait social. Une éminence me répliquait, il y a peu, que la prostitution ne représentait qu’un faible taux de la population, donc il n’y avait pas raison de s’alarmer. C’est le jugement d’un homme, un jugement qui ne tient nullement compte des ravages personnels et psychologiques que cela peut entraî­ner.
L’impact de la scolarisation des filles sur les conditions tant sociales qu’économiques des femmes n’est plus à démontrer. La scolarisation des filles jusqu’à la fin du cycle secondaire, a une incidence sur leur taux de fécondité car ces filles se marieront plus tard et auront plus recours à des méthodes contraceptives pour l’espacement des naissances et leur baisse. En atteignant le bac, ces filles pourront prétendre à un emploi décent et bien rémunéré. Elles pourront améliorer leurs conditions de vie, et être des leviers de productivité, de création de valeur et de croissance. Plus instruites, mieux informées, ces femmes seront à même de prendre des décisions plus adéquates en termes de nutrition, hygiène et plus globalement santé. Cela a une incidence directe sur la baisse de la mortalité infantile.
Des mesures incitatives initiées par des associations de proximité, des collectivités locales, mais aussi l’Etat via ses agences compétentes sont à fertiliser.
A Nguekhokh, l’association Kërr Seddéle GwadAfrik, présidée et initiée par le guadeloupéen, Pierre Alain Lollia, met en œuvre une idée généreuse et un engagement sociétal pour accueillir dans un centre ad hoc et gratuit, des lycéens résidants loin de leur unique lycée. En leur offrant des conditions optimales, ces jeunes peuvent continuer leur scolarité sans plus avoir à subir de longs trajets qui peuvent être des freins à leur assiduité et à leur performance à l’école. Cette initiative, même si elle ne vise pas exclusivement des filles, leur donne l’opportunité de rester dans le système éducatif jusqu’au bac.
Ecole du Sénégal fondée par l’entrepreneur social, Chérif Ndiaye, contribue à l’amélioration du système éducatif sénégalais en mettant gratuitement à disposition des usagers une plateforme didactique web et mobile, leur permettant d’apprendre et de réviser en utilisant les Tic. Cette offre illustre parfaitement l’intérêt de mobiliser le numérique et de l’intégrer pleinement dans les activités d’alphabétisation et de scolarisation pour plus de qualité et de performance.
Au pays Bassari, au Sénégal Oriental, la commune de Salémata, abrite un lycée qui accueille les jeunes des villages satellites. Les élèves, filles et garçons, évoluent dans des conditions difficiles, à la limite de la survie. C’est le cas des ressortissants du village de Etiolo, dont le maire, pour leur éviter de parcourir les sept kilomètres matin et soir, a pu opter pour la construction d’un dortoir sur place. Ce n’est qu’une petite avancée, mais importante. Ils n’ont pas de cantines et on sait que ces jeunes ne se nourrissent qu’en fonction de la qualité de la récolte du jardin de leurs parents.
Pour que la scolarisation des filles ne soit plus un vain rêve, les Etats, les collectivités locales, les travailleurs sociaux, les associations et les Ong devront œuvrer en symbiose et de manière holistique pour faire muter les mentalités, fertiliser des mesures incitatives comme celles citées ci-dessus. Bien entendu les efforts de scolarisation doivent aller davantage de pair avec l’amélioration de l’environnement scolaire pour éviter de faire de la quantité dénuée de qualité. Les Etats devront allouer une part plus conséquente de leurs ressources pour soutenir de gros investissements dans la formation initiale, professionnelle et/ou continue. Cela permettra d’avoir une meilleure organisation scolaire, aménager le transport scolaire et mettre sur pied un système de cantines. Les gouvernements devront prendre leurs responsabilités pour mettre en place des politiques d’éducation efficientes. Il est évident que la solution sera endogène, et nécessitera un déploiement d’un système horizontal tenant compte de nos spécificités pour fournir une éducation de qualité, pour chaque enfant en toute équité entre garçons et filles.
Mieux préparés, ces jeunes pourront s’insérer dans l’économie de demain et favoriser les progrès socio-économiques conjuguant essor des nations, concomitante au bien-être des populations pour une Afrique installée durablement dans la voie de l’émergence.
Il serait opportun de choisir en amont les filières où nous devrions nous spécialiser pour être compétitifs dans ce contexte de mondialisation. Former du capital humain pour réussir notre transformation numérique et nous arrimer sur ce train, aborder avec succès notre transition énergétique et faire fructifier une agriculture durable afin d’atteindre l’autosuffisance alimentaire tout en préservant l’environnement.
Toujours dans cette démarche de la formation d’un capital humain de qualité, nous avons également besoin d’adresser le problème lié au déficit d’innovation ou de structures dédiées à la soutenance de l’innovation portée par des jeunes notamment des jeunes filles, pour éviter durablement que les projets innovants portés par ces jeunes ne se perdent dans les tiroirs de leurs seuls rêves…
A quand un changement de paradigme pour faire tomber les barrières coutumières, sociales, culturelles afin que les filles d’aujourd’hui soient traitées avec égards et justice de sorte qu’elles deviennent demain des femmes, d’ici et du monde ?

Cécile THIAKANE
Actrice du Développement social
Cecile.thiakane@humanbet.com

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